Foucault sur la Croisette

En mai, la question de notre humanité et de ses limites a hanté le Festival de Cannes.


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Colony de Sang-ho Yeon (2026)

Dans Colony (sortie le 27 mai), présenté en Séances de minuit, Yeon Sang-ho met en scène un scientifique amer qui se venge du patron qui l’a viré en créant une armée de zombies. Ceux-ci sont capables de se transmettre des informations instantanément pour agir de manière coordonnée, comme des fourmis. Ainsi, le scientifique démiurge croit avoir créé des surhommes, capables de dépasser la limite humaine qu’est le cloisonnement de nos consciences, représenté comme la source de tous nos maux.

Dans un tout autre genre, Hirokazu Kore-eda présentait en Compétition Sheep in the Box (sortie le 16 décembre), un film d’anticipation où des familles ayant perdu un enfant se voient proposer par une entreprise privée de louer des robots qui ressemblent en tout point à l’enfant qu’ils sont censés remplacer, et dont la « conscience » est une IA entraînée grâce à des vidéos fournies par les parents.

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Sheep in the box de Kore-eda (2026)

Chaque film interroge ce qui fait notre humanité, mais ils donnent des réponses opposées. Le jouissif Colony apporte une réponse plutôt convenue. Les zombies sont une métaphore des consommateurs aliénés, incapables de distinguer une image de la réalité, qui se jettent sur des panneaux publicitaires et des mannequins de magasins de vêtements qu’ils prennent pour des humains à attaquer. À la fin, ce qui était censé les rendre supérieurs aux humains, leur intelligence collective, se révèle leur plus grande faiblesse. Leur incapacité à être indépendant est utilisée par les protagonistes pour les combattre, en se servant de cette individualité proprement humaine.

Ainsi, même s’il questionne parfois la limite entre un humain et un monstre, Yeon Sang-ho le fait pour mieux la refonder, en réaffirmant la différence irrémédiable entre les humains et les non-humains, et la supériorité des uns sur les autres. Ce faisant, il reprend dans son récit les nombreux discours, entendus sur la Croisette, qui vantent l’imperfection humaine contre la généricité du slop créé par l’IA. Hirokazu Kore-eda apporte une réponse autre, et un accessoire en donne la clef : alors que les enfants-robots commencent à s’autonomiser et à bâtir une contre-société, l’un d’eux est vu avec un exemplaire de l’essai Les Mots et les Choses de Michel Foucault.

les mots et les choses
Gallimard

Paru en 1966, ce livre s’oppose justement à l’humanisme et à ces discours sur l’homme avec un grand H. Le concept d’homme, disait Foucault, est une apparition récente, un accident de l’histoire, qui pourrait bien disparaître un jour et ne devrait peut-être pas être la base de discours moraux ou politiques. En introduisant ce livre à l’image, Kore-eda en reprend les conclusions : plutôt qu’un énième film où l’humanité triomphe contre l’autre grâce à ce qui rend l’homme humain, il efface progressivement la limite entre les deux. Mais ce refus des discours vantant notre supériorité n’est pas au service de ceux qui ne font que les inverser en fantasmant la supériorité technofuturiste de l’IA. Kore-eda, comme Foucault, dissout l’alternative et montre ses personnages construisant une société nouvelle, par-delà nature et culture.

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