Lukas Dhont : « On vit dans une époque où on est bombardés d’images douloureuses, je n’avais pas le désir de filmer des gens qui tuent »

Avec « Coward », le cinéaste belge Lukas Dhont signe son meilleur film. Porté par les révélations Emmanuel Macchia et Valentin Campagne, ce récit à la fois sensible et réaliste nous ramène en 1916 et suit Pierre, un jeune soldat belge envoyé au front durant la Première Guerre mondiale, qui se découvre au cœur du conflit et s’éprend de Francis, un artiste chargé de divertir les troupes. Entretien.


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© Julien Liénard pour TROISCOULEURS

Quelle est la première image qui vous est venue en tête pour le film ?

C’est une image en noir et blanc que j’ai trouvée dans un vieux journal de soldats. On y voit un groupe de soldats sur un podium construit avec des boîtes de munitions, on les voit transformer des sacs de sable en jupes, faire des colliers avec des parties d’obus… J’étais tellement surpris, quand j’ai découvert que c’étaient des soldats de la Première Guerre mondiale, de voir que ces hommes-là s’habillaient en femme, souriaient, étaient en train de s’amuser dans un temps si noir, si violent. Voir que dans ces conditions-là, ces hommes ont essayé de retrouver un moment de vie, un moment de beauté, qu’ils ont essayé de créer pour les autres, ça m’a beaucoup inspiré. La Première Guerre mondiale est dans la conscience des Belges parce que le conflit s’est vraiment passé sur notre terre. Donc j’ai appris l’histoire de cette guerre très jeune.

Vous avez grandi dans un établissement catholique où vous portiez des uniformes, et où on vous inculquait un certain conformisme, est-ce que ces souvenirs-là ont aussi infusé le film ?

Oui, bien sûr. L’idée du groupe, de s’habiller comme le groupe, de se comporter comme le groupe, de ne pas utiliser sa voix trop différemment, est quelque chose qui s’est installé dans ma jeunesse. À un certain moment, quand j’étais jeune, c’était aussi une grande volonté de ma part de parler comme les autres et pas de manière singulière. Le personnage de Pierre n’ose pas au départ utiliser sa voix. À cette époque-là, vers 1916, tous les hommes étaient mobilisés. Ce n’était pas du tout accepté de ne pas vouloir aller à la guerre. Il y avait un grand sens du patriotisme. Je suis assez admiratif de ces hommes qui, à cette époque, dans cet état d’esprit, ont essayé de vocaliser leurs peurs, leurs sentiments contre la guerre, leurs sentiments contre la violence. Je pense que Pierre essaye de plus en plus de vocaliser ça.

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Coward

On ne vous attendait pas tellement sur un film de guerre comme celui-là. Qu’est-ce qui a été l’élément déclencheur ?

C’est mon rapport complexe avec le genre du film. En grandissant, j’ai vu beaucoup de films de guerre parce que c’est un genre assez populaire. Ce sont des films où les hommes ont un espace très limité pour exister autrement que par la violence. Souvent, leur valeur est mesurée à partir de leur capacité à détruire ou à commettre des actes violents. J’ai toujours eu un petit sentiment de honte en regardant ces actes héroïques. Je me disais que je ne serais jamais capable de faire ça, que j’étais trop « lâche ». C’est peut-être aussi la raison pour laquelle je suis attiré par le genre, parce que je sens qu’il y a quelque chose à subvertir.

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Coward

Sans nier la violence de la guerre, le film dégage quelque chose d’étonnamment doux. Ce sont de vraies archives qui vous ont inspiré cette double tonalité ?

Quand j’ai lu les journaux de soldats qui parlaient d’hommes qui jouaient leurs mères et leur donnaient un petit bisou avant de se coucher, j’ai trouvé ça très moderne. On est à une époque où on se confronte beaucoup à la violence faite par les hommes, par le patriarcat, mais si on regarde bien, si on a envie de regarder différemment, on voit que dans des moments violents du passé, les hommes ont toujours trouvé une manière de s’exprimer plus tendrement. Et la vraie question pour moi, c’est : « Pourquoi est-ce qu’on n’a pas mis ces images dans la lumière ? pourquoi on les a mises aux archives, dans l’ombre ? Pourquoi on ne valorise pas autant ces images qu’on le fait avec les images de la brutalité ? » 

Vous nous disiez que vous aviez regardé beaucoup de films de guerre. Lesquels ont été importants pendant la préparation de Coward ?

Fear and Desire, le premier film de Stanley Kubrick. C’est un film dans lequel ça parle de conflit, de guerre sans vraiment nommer un événement précis. J’ai trouvé ça tellement smart. Ça lui permet de parler de la condition humaine face à la guerre. Un de mes films préférés, c’est La Grande Illusion, parce qu’il parle très bien de la manière dont on construit la figure de l’ennemi et essaie ensuite de la déconstruire. Il y a une scène dans ce film qui est un peu l’inspiration du film, car elle montre un homme déguisé en femme qui ne se fait ni crier dessus, ni harceler, ni engueuler. Dans Coward, c’est le même esprit, et le personnage est en plus admiré pour son talent de transformiste.

La relation qui se noue entre Pierre et Francis se fait naturellement, sans qu’il n’y ait une mécanique de révélation puis de punition violente. C’était important pour vous de ne pas tomber dans ce piège ?

En 1916, le désir queer existait bien sûr mais n’était pas accepté. Même plus que ça, il était traité assez violemment. Moi, je voulais que le film soit un hommage à tous les hommes qui ont aimé en public et qui ont dû trouver des codes, des idées de camouflage. Je trouve que souvent, le secret est utilisé comme tu dis pour aller chercher le conflit. J’avais envie de traiter le secret comme quelque chose de sexy, sensuel. Quand on lit la poésie des soldats, on sent quand même entre les lignes chez quelques poètes qu’il y a beaucoup de désir queer. Ça a vraiment nourri mon imagination parce que je pense bien sûr que ces histoires d’amour ont été invisibilisées, n’ont pas été documentées, n’ont pas été photographiées parce que ça aurait été trop dangereux. Mais elles ont existé.

Les scènes de guerre au front sont impressionnantes de réalisme. Comment les avez-vous pensées ?

C’est vrai que c’était important pour moi de parler de la violence aussi.  Le grand challenge pour moi dans l’écriture du scénario, c’était comment parler des conséquences de la violence sans reproduire trop d’images violentes. Parce que je pense qu’on vit dans une époque où on est bombardés d’images douloureuses. C’est pour ça que dans le film, on voit plus les corps à ramasser que des scènes de batailles. Je n’avais pas le désir de filmer des gens qui tuent d’autres gens. On a tout tourné en Belgique, sur la terre où le conflit s’est vraiment passé, dans le village flamand de Lampernisse. L’esprit de ce conflit était encore là.

Il y a aussi des séquences où les soldats chantent des chœurs très puissants, qui servent à mobiliser les troupes.  D’où est venue cette idée ?

L’art est montré comme un outil de fuite dans un autre monde, de pouvoir être quelqu’un d’autre pour un moment, mais aussi de connexion avec l’autre, c’est sa grande force. Mais je pense que l’art, dans le passé, était aussi un instrument par lequel des messages violents sont transmis. Quand on regarde les chansons de l’époque, souvent, ce sont des messages hyper violents qui sont chantés comme des chansons de pop. Et pourquoi ce sont des chansons de pop ? Parce qu’elles sont très faciles à reprendre. On les a en tête et on les chante. Et donc la musique, l’art, étaient instrumentalisés aussi pour endoctriner. On aperçoit toutes les formes de l’art dans ce film. Non seulement la beauté, la survie, la résurrection, mais aussi la destruction.

Sur les scènes de sensualité, de rapprochement érotique, quelles questions éthiques vous êtes-vous posées ?

C’est la première fois que je filme une scène d’intimité comme ça. Si on s’entend bien, si on est bienveillant, si on considère ces scènes comme des chorégraphies de danse, si on s’accorde avec un coach d’intimité, ça peut être très drôle, très joyeux. Ce qui était important, c’est de trouver une manière de filmer une scène de sexe que, par exemple, j’aurais eu envie de voir quand j’étais jeune. Et clairement, la découverte, ça peut être plein d’humour, de tâtonnement, on ne sait pas comment ça marche. Et ça peut même être beaucoup plus jouissif et fun grâce à ça.

Cette année, il y a beaucoup de films, en compétition notamment, qui se penchent sur les guerres du XXe siècle en Europe. Pour vous, ça dit quoi de l’époque ?

Je pense qu’on vit dans une époque où on est confronté quand même au génocide, à des guerres. Quand on ouvre notre téléphone, on voit toutes les images douloureuses de plusieurs parties du monde. Je peux seulement parler pour moi, mais je trouve que c’est très gênant de vivre dans un moment où une partie du monde est très privilégiée, où on a la possibilité de créer, d’être dans des festivals de films. Peut-être que si beaucoup de cinéastes s’intéressent à ce sujet, c’est parce qu’il y a une certaine absurdité. En Belgique, par exemple, la guerre revient beaucoup plus dans les consciences parce qu’on parle beaucoup plus du retour du service militaire pour les jeunes. Chez les jeunes, c’est dans les consciences, ça vit dans leur esprit. D’une certaine manière, ils savent que si quelque chose de grave se passe, ils devraient y aller. Ils sont en première ligne.

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