
Au cinéma, l’alcool est souvent un personnage secondaire, et se conjugue rarement au féminin. Il y a bien eu Marie Trintignant dans Betty, Dominique Blanc dans La Femme de ma vie… Mais Garance est un oiseau de nuit autrement plus difficile à capturer. Quand on la rencontre, le film court après elle. D’ellipse en ellipse, d’apéros en apéros, la comédienne trentenaire enquille les verres et les spectacles. Elle gère, Garance, largue son mec trop mou, saute d’un bus, d’un déguisement à l’autre. Seul hic : son plus vieil ami, c’est le vin blanc. Et le film, qui semblait danser avec Adèle Exarchopoulos, se met soudain à tituber avec elle.
« Je verrai toujours vos visages » : tours de table
La descente aux enfers serait insupportable, obscène, si Jeanne Herry ne l’esquivait pas avec la précision de son écriture, toujours en contrepoint. Chercher la dérision là où on attend le drame, faire la peau au désespoir, lui opposer la verve d’une réplique bien sentie. Il faudra le miracle des rencontres pour éviter le piège du dolorisme, du pathos. Garance troque bientôt l’hétérosexualité pour une amourette avec une voisine jouée par Jehnny Beth (à qui elle expliquera qu’elle n’est « pas beaucoup » gouine). Puis pour une vie à trois, avec Pauline (Sara Giraudeau), et des cubis de vin blanc. La cohabitation est impossible – l’alcool reprend ses droits – mais Jeanne Herry la filme comme une utopie fragile, quasi politique, à l’abris des clichés.
Pourquoi « Garance » de Jeanne Herry, en Compétition à Cannes, va faire parler de lui ?
On ne croisera pas les démons intérieurs de Garance, ceux qui l’ont conduit tout droit vers la bouteille. La psychologie n’intéresse pas Jeanne Herry. Elle préfère examiner les maux, la mécanique de l’addiction, le venin qui contamine les proches. Rigoureux, jusqu’à frôler parfois un didactisme écrasant, le film n’est jamais aussi beau que lorsqu’il assume ses imperfections. « A tous les petits fragiles qui sont dans cette classe, essayez d’en faire quelque chose, ça vaut de l’or, la fragilité, la sensibilité » lance Garance en pleurs, alors qu’elle présente son métier à des élèves. Jeanne Herry en a fait la devise de son cinéma, imparfait mais si réparateur.
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