« Minotaure » d’Andreï Zviaguintsev : une tragédie majeure sur l’hypocrisie des puissants

Remake audacieux d’un des plus grands films de Claude Chabrol, « Minotaure » transpose l’austère sinuosité du cinéaste français dans la Russie contemporaine, mais se veut avant tout une dénonciation de l’hypocrisie des puissants de ce monde.


MINOTAURE copyright Anna Matveeva

Après Faute d’amour (2017), qui sondait la déliquescence d’un couple à travers les yeux de son enfant, le cinéaste revient à ce modèle familial pour mieux le dévisager, le défigurer, le dé­construire. Parfaitement lisse, le trio formé par Gleb (Dmitri Mazourov), Galina (Iris Lebedeva) et leur fils unique adolescent apparaît déjà comme une utopie décharnée, isolée du monde et de ses vices.

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À ceci près que le couple se rend chaque jour en ville : Gleb pour se voir intimer d’envoyer ses salariés sur le front en Ukraine ; Galina pour rejoindre en secret l’homme qu’elle aime. Le cinéaste ne cherche pas à sauver moralement les apparences du masque social, autrement dit la vie de famille dans cette maison filmée comme un panoptique, où chacun des personnages se surveille et se contrôle. L’extérieur se lit alors comme l’envers du masque, le lieu d’une vérité inavouable à l’un et à l’autre et sans doute pour eux-mêmes.

À l’instar de Chabrol en son temps, Minotaure soulève une question glaçante : jusqu’où peut-on aller pour préserver le masque ? Jusqu’à quel degré d’aliénation ? Appliquée au contexte de la guerre en Ukraine, la réponse – tout aussi glaçante – n’en est que plus frontalement politique, car, enfin, Gleb fait partie des puissants de ce monde. Les pauvres, les chômeurs, les artistes, dont le « troisième homme » du récit en est une forme de synthèse, sont sacrifiés sur l’autel de l’indifférence. Un constat d’autant plus noir qu’il est filmé avec ce sens de la tragédie cher à Andreï Zviaguintsev, réduit à son essence muette : l’image d’un couple qui s’enlace dans l’obscurité, rien que l’obscurité.

Minotaure d’Andreï Zviaguintsev (Les Films du Losange, 2h15), sortie le 14 octobre