CANNES 2026 · « Minotaure » d’Andreï Zviaguintsev : tragédie majeure

Remake audacieux d’un des plus grands films de Claude Chabrol, Minotaure transpose l’austère sinuosité du cinéaste français dans la Russie contemporaine, mais se veut surtout une charge contre l’hypocrisie des puissants de ce monde.


MINOTAURE copyright Anna Matveeva

En 1969 sortait La Femme infidèle, grand film vénéneux de Chabrol, centré sur la ronde mortelle entre un couple marié et l’homme qui s’immisce entre eux. Filmée comme une pure tragédie, portée par de longs et amples mouvements de caméra sur la villa bourgeoise du couple en pleine forêt, cette œuvre entretient une parenté certaine avec le cinéma gravement lyrique d’Andreï Zviaguintsev.

Après Faute d’amour (2017), qui sondait la déliquescence d’un couple à travers les yeux de leur enfant, le cinéaste revient à ce modèle familial pour mieux le déconstruire, le dévisager, le défigurer. Parfaitement lisse, le trio formé par Gleb (Dmitri Mazourov), Galina (Iris Lebedeva) et leur fils unique adolescent apparaît déjà comme une utopie décharnée, isolée du monde et de ses vices. À ceci près que le couple descend chaque jour en ville : Gleb pour se voir intimer d’envoyer ses salariés au front ukrainien ; Galina pour rejoindre en secret l’homme qu’elle aime.

Le cinéaste ne cherche pas à sauver moralement les apparences du masque social, autrement dit la vie de famille dans cette maison filmée comme un panoptique, où chacun des personnages se surveille et se contrôle. L’extérieur se lit alors comme l’envers du masque, le lieu d’une vérité inavouable pour l’un, pour l’autre et sans doute pour eux-mêmes.

MINOTAURE 2 copyright MK Productions CG CinemaB
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À l’instar de Chabrol en son temps, Minotaure pose une question glaçante : jusqu’où peut-on aller pour préserver le masque ? jusqu’à quel degré d’aliénation ? Appliquée au contexte de la guerre en Ukraine, la réponse – tout aussi glaçante – n’en est que plus frontalement politique, car enfin Gleb fait partie des puissants de ce monde. Les pauvres, les chômeurs, les artistes, dont le « troisième homme » du récit est une forme de synthèse, sont sacrifiés sur l’autel de l’indifférence.

Un constat d’autant plus noir qu’il est filmé avec ce sens de la tragédie cher à Zviaguintsev, réduit à son essence muette : l’image d’un couple qui s’enlace dans l’obscurité, rien que l’obscurité.

Minotaure d’Andreï Zviaguintsev (Les Films du Losange, 2h15), sortie le 14 octobre

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