Andreï Zviaguintsev : « L’enjeu principal, c’est celui du choix »

Neuf ans après l’implacable « Faute d’amour » (2017), le grand cinéaste russe Andreï Zviaguintsev, désormais exilé en Europe, revient en majesté avec un film glaçant sur les affres que vit un couple marié, alors que la Russie envahit l’Ukraine. Auréolé du Grand Prix au dernier Festival de Cannes, librement adapté de « La Femme infidèle » de Claude Chabrol, il se déploie comme un jeu de piste mystérieux et interroge frontalement la responsabilité morale des puissants. Rencontre.


LIE0513 scaled e1779206650795
© Julien Liénard pour TROISCOULEURS

Compte tenu de la position très claire du film contre l’attaque russe en Ukraine et de votre statut d’exilé n’étant pas retourné en Russie depuis cinq ans, la première question qu’on a envie de vous poser est : comment allez-vous ?

Cela fait plusieurs années que j’ai quitté la Russie [dans un article du Monde daté du 9 mai 2026, le cinéaste a déclaré : « Je ne retournerai pas en Russie, je ne veux pas faire partie de ce pays en guerre contre son voisin (…), faire de la propagande, tourner les hourras du patriotisme », ndlr]. Et je me sens comme un étranger dans d’autres conditions, dans un autre contexte. Tout est différent. C’est comme si je m’étais moi-même arraché à mon propre pays, à ma propre histoire. Donc, vraiment, ce n’est pas simple. Et je pense que cinq ans, ce n’est pas suffisant pour se sentir véritablement ancré là où je suis.

« Minotaure » d’Andreï Zviaguintsev : une tragédie majeure sur l’hypocrisie des puissants

Minotaure est une adaptation de La Femme infidèle (1969) de Claude Chabrol. Quel effet vous a-t-il fait lorsque vous l’avez découvert ?

Quelqu’un m’a dit un jour : « Quand tu fais ton propre film, tu fais un pas en avant ; quand tu fais un remake, tu fais du surplace. » On peut dire que je me suis payé ce luxe ! (Rires.) Juste après Faute d’amour (2017), j’ai demandé à un ami très cher de me dresser la liste des films français importants des années 1960-1970 et je les ai tous vus. Dans cette liste se trouvait La Femme infidèle, qui n’est pas du tout connu en Russie. Dès la première scène, on comprend que le mari [Michel Bouquet, ndlr] suspecte sa femme [Stéphane Audran, ndlr] de le tromper. Le film entier est basé sur cet homme qui observe sa femme, et cela m’a beaucoup inspiré. Je me suis dit que c’était la nature même du cinéma que d’observer, d’interpréter. Et puis, au milieu du film, il y a cette scène de meurtre qui se déroule sans une seule parole. On ne peut se raccrocher qu’aux gestes du protagoniste. Pour un cinéaste, c’est un défi très alléchant que de mettre en scène une séquence muette aussi longue. Cela dit, je ne crois pas avoir fait un remake à proprement parler. C’est précisément pour cette raison que j’ai choisi La Femme infidèle : je pouvais en tirer un film russe.

Comment la guerre en Ukraine a-t-elle eu un impact sur le scénario ? 

Les droits de La Femme infidèle étaient bloqués en 2018, en 2019, en 2020… Et, en 2021, je suis tombé malade [il a contracté une forme grave de Covid-19, ndlr] : j’ai passé quarante jours dans le coma, puis j’ai dû réapprendre à marcher pendant un an. Quand j’ai « rouvert les yeux », en 2022, Nathanaël Karmitz [dirigeant de mk2, société qui édite TROISCOULEURS, ndlr] avait acquis les droits du film et nous nous sommes rencontrés. Deux semaines plus tard, Vladimir Poutine lançait son offensive militaire contre l’Ukraine [le 24 février 2022, ndlr]. À l’époque, je ne m’étais pas encore attelé à l’adaptation avec mon coscénariste, Simon Liachenko, et à ce que j’appelle les « trous » du scénario originel : d’une part la vie professionnelle du mari, d’autre part la raison pour laquelle sa femme le trompe. Chabrol avait choisi de ne pas y répondre, mais moi, je souhaitais le faire. C’est à ce moment que l’actualité politique est entrée en collision avec le projet. Dans un plan du film, Gleb, le mari, sort de sa voiture pour vérifier où se rend sa femme. Il fait le tour de la voiture, regarde au coin de la rue, remonte à l’intérieur. La voiture démarre et, sur la vitre d’un autre véhicule, on peut lire la lettre Z [devenue un symbole de la propagande de guerre pro-russe, ndlr]. Un critique de cinéma a déclaré qu’à partir de ce plan, Minotaure n’était plus un remake chabrolien. Dès que la lettre Z apparaît, en effet, on entre dans un autre film.

Vous filmez la maison de Gleb et Galina comme un espace ouvert, entièrement vitré, où on a l’impression que chaque pièce communique. Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce dispositif ?

Ce n’est pas ce que j’avais imaginé au départ. On a cherché plusieurs maisons grâce à l’aide d’un repéreur [la personne chargée de trouver les décors d’un tournage, ndlr], qui nous a apporté une grande quantité de photos d’habitations privées près de Riga, car le film a été tourné en Lettonie. Je trouvais celle-ci trop moderne, alors j’ai visité les autres…que j’ai finalement trouvées trop banales. Ce qui m’a plu dans cette maison, c’est d’abord ce couloir extérieur qui longe presque toutes 

les pièces de la maison. Et puis le lac en contrebas apportait quelque chose de plus. L’idée de jouer sur la transparence nous est venue lorsqu’on a trouvé le bureau de Gleb, un grand open space, lui aussi vitré. On a l’impression que c’est ouvert, alors même que c’est un labyrinthe extrêmement cloisonné : on y voit tout mais, en réalité, on n’entend rien. Je me suis dit que le bureau et la maison de Gleb se répondaient l’un et l’autre, car ce sont deux espaces faussement ouverts. On a eu beaucoup de chance de trouver les deux.

MINOTAURE 2 copyright MK Productions CG CinemaB
Minotaure

On sent que votre cinéma s’épanouit d’autant plus à l’intérieur de décors ouverts, qui résonnent avec l’ampleur de votre mise en scène.

Dans Elena [Prix du jury dans la section Un certain regard au Festival de Cannes 2011, ndlr], il y a une longue scène où l’héroïne attend que son mari meurt après l’avoir empoisonné. Pour conserver la tension, je voulais absolument la tourner en plan-séquence : mon chef­-décorateur et moi, on a cherché un appartement qui s’y prêtait, mais soit les couloirs étaient trop étroits, soit les chambres étaient trop éloignées de la cuisine. On a donc pris la décision de créer ce que j’appelle un « espace théâtral » en studio, c’est-à-dire entièrement ouvert, afin d’obtenir ce que j’avais en tête. La caméra était placée sur un rail de sorte que l’on puisse filmer successivement l’entrée, la chambre, la salle de bains et la cuisine dans un seul et même plan. Dans Minotaure, on a utilisé le même dispositif pour filmer les scènes dans l’appartement d’Anton, l’amant de Galina. On l’a imaginé comme un appartement de type HLM soviétique, mais dont on aurait fait sauter les parois. Je tenais à ce que la chambre soit dans le prolongement du salon : au fil de la discussion entre l’amant et le mari, ce dernier devait ainsi se trouver directement face aux rideaux laissés entrouverts par Anton. On a donc fabriqué un appartement en studio, un endroit merveilleux, car on y dispose de beaucoup de projecteurs pour imiter la lumière du jour. C’est très pratique de pouvoir déplacer le soleil. (Rires.)

Le titre du film et le personnage de Gleb renvoient à une forme de « masculinité triomphante », dont on pointe aujourd’hui la responsabilité dans les guerres et les conflits à travers le monde. Qu’en pensez-vous ?

Au VGIK, l’Institut national de la cinématographie de Moscou, on demande aux élèves de définir leurs personnages selon des traits de caractère un peu superficiels, mais je ne fonctionne pas de cette façon. Lors du casting, je me rappelle avoir fait venir une actrice de Moscou. Elle avait lu le scénario et, à la fin, elle m’a dit : « Je sais qui pourrait jouer Gleb ! » Elle m’a donné le nom d’un comédien bâti comme une armoire à glace, avec un air infernal. Elle s’était imaginé le personnage de cette manière. J’estime avoir pris le contrepied : mon Gleb, on ne le remarquerait pas forcément dans la rue. Il dégage même une certaine douceur. Pour Elena, j’avais également choisi une femme au physique tout à fait banal, qui inspire la sympathie. Et puis, brutalement, elle commet un acte irréparable. La vérité, c’est qu’on croise parfois des tueurs pendant vingt ans sans même s’en apercevoir. Il faut être attentif, non pas à ce que les gens sont, mais à ce qu’ils font. Gleb veut tout garder : sa femme, sa position sociale et sa bonne fortune. En échange, il doit sacrifier des gens ; il doit faire un choix. Ce sont ses actes qui définissent la valeur d’un être humain dans la société. Je sais que certains spectateurs verront le Minotaure dans le personnage de Gleb, mais je ne dirais rien de plus quant au titre du film.

MINOTAURE copyright Anna Matveeva
Minotaure

Dans l’opposition entre Gleb le bureaucrate et Anton l’artiste bohème, n’y a-t-il pas une dualité qui dit quelque chose de la société contemporaine et de ses fractures ?

C’est une opposition qui existait déjà chez Chabrol. Au début du film, on voit qu’à cause des sanctions prises contre la Russie, le business de Gleb risque de s’effondrer : à quel prix va-t-il le conserver ? La singularité du film, c’est qu’il est ancré dans la bureaucratie russe, autrement dit la corruption généralisée. Dans ce système, l’argent vous donne un pouvoir illimité, vous pouvez obtenir une kalachnikov en payant trois francs six sous. Lorsque le maire réunit les businessmans de la ville et leur attribue un quota d’employés à expédier au front, c’est véridique. Le pouvoir russe a beau dire que ce sont des mensonges, un ami de confiance en a été le témoin direct. Je connais aussi quelqu’un qui avait créé une plateforme de streaming et qui était devenu multimillionnaire. Pour autant, il a décidé de vendre ses actifs et de quitter le pays avant même la mobilisation des troupes russes ; c’est un autre choix. Chacun est responsable de ses actes.

Il y a dans le film des images marquantes, car inédites. On y voit la population russe, à l’automne 2022, au moment où le gouvernement lance une mobilisation forcée. Je pense en particulier à une scène impressionnante de départ en car de civils mobilisés. Comment l’avez-vous pensée ?

On a su tout de suite qu’elle ne serait pas simple à tourner, d’abord parce qu’elle comprend quasiment trois cents figurants. On a décidé de la tourner à deux caméras et en plans larges. Et puis, au milieu de la scène, ce doit être le troisième ou quatrième plan, on entre dans l’histoire personnelle d’une mère qui accompagne son fils. On s’est inspiré de toutes les photos de ces gens qu’on a pu trouver sur Internet, en Russie, qui accompagnent leur enfant ou leur mari qui partent au front. Généralement, c’est dans des endroits absolument déserts. On les voit arriver avec leur sac de sport, accompagnés par des prêtres qui les bénissent avec de l’eau bénite. Sur ces images, on ne comprend pas où ils vont, s’ils partent en stage ou ailleurs, donc on a décidé de leur faire porter un uniforme militaire. Cela permet de faire comprendre d’emblée ce qui se joue. Et puis j’ai ajouté une musique : La Marche slave, que tous les Russes connaissent. Concernant l’émotion de la mère qui accompagne son fils, j’avais en tête une photo des années 1970 qui n’est pas du tout liée à la guerre. C’est une photo en plan moyen où l’on voit, à côté d’une voiture, une femme qui tombe à la renverse dans les bras des gens autour d’elle. La légende indique : « Épouse d’un mari tué à l’instant. » Je voulais que ce même désespoir se lise dans le regard de cette mère. Pour cette scène, j’ai pris également comme référence le travail d’un très grand photographe russe qui, malheureusement, nous a quittés trop tôt et qui s’appelle Dmitry Markov [un travailleur social engagé dans la protection de l’enfance, il publiait ses photos sur son compte Instagram. L’une d’elles, prise alors qu’il avait été arrêté dans une manifestation de soutien au dissident Alexeï Navalny, était devenue virale et avait contribué à le rendre célèbre : on y voyait un policier cagoulé, et un portrait de Vladimir Poutine accroché au mur derrière lui. Dmitry Markov est décédé à 41 ans, en 2024, ndlr].

Andrei╠e Zviaguintsev copyright Anna Matveeva
Andreï Zviaguintsev : « L'enjeu principal, c'est celui du choix » 5

Craigniez-vous que cette scène, à cause de l’empathie qu’elle suscite pour des civils russes en uniforme, soit mal reçue ?

Non, car toute personne devrait avoir de la compassion et de l’empathie pour ces gens qui partent au front. Là, on est très loin de la politique.

Dans votre discours de remerciement à Cannes, vous avez justement parlé pour ceux qui se trouvent « de part et d’autre de la ligne de front », au risque de déplaire à celles et ceux qui voient dans tout le peuple russe un oppresseur. Qu’est-ce qui vous importait là-dedans ?

Loin de moi l’idée de parler au nom de qui que ce soit, mais je suis persuadé qu’une majorité de citoyens en ont assez, des deux côtés. Beaucoup de Russes veulent que cette guerre s’arrête, même s’ils ne peuvent pas l’exprimer publiquement. On m’en a donné l’occasion sur cette scène à Cannes, alors je l’ai fait. Je ne pouvais pas rester silencieux. J’ai été critiqué sur Internet ? Très bien, c’est à chacun d’interpréter mes propos selon ce que lui dicte sa conscience. Moi, j’ai fait ce qu’il m’a semblé nécessaire et je n’ai rien déformé de ma pensée. Il y a deux forces égales qui s’opposent dans les deux pays, sans distinction de nationalité, de couleur ou de religion : celle qui encourage la destruction et celle qui encourage un avenir en commun. Je sais bien que mes mots ne changeront rien à la volonté des dirigeants russe et chinois, mais je me suis en tout cas positionné du côté de la paix.

Le film ne sortira évidemment pas en Russie, mais circulera-­t-il ?

Vous savez, le piratage règne dans ce pays et, si ce n’est pas la semaine prochaine, ils y auront accès le mois prochain ou le suivant. En tout cas, tous ceux qui savent se servir d’un VPN le verront. Je connais aussi des gens qui sont prêts à venir de Russie jusqu’à Paris pour le voir. Et puis l’événement, pour moi, c’est d’avoir pu faire et terminer ce film. C’est le plus important.

Minotaure d’Andreï Zviaguintsev, Les Films du Losange (2 h 21),  sortie le 14 octobre