
De Linda veut du poulet ! (présenté à l’ACID en 2023), film d’animation coréalisé par l’Italienne Chiara Malta et le Français Sébastien Laudenbach, on garde un merveilleux souvenir impressionniste. Des jets de gouache, des personnages comme des taches de couleur, aux silhouettes définies par un liseré noir. Le même effet d’apparition miraculeuse se produit dès les premières secondes de Carmen, l’oiseau rebelle, que Sébastien Laudenbach signe en solo.
On a beau connaître le pitch de l’opéra de Georges Bizet, créé en 1875, il troque tout de suite ses vieux habits pour une peau neuve. D’abord parce que l’on entre dans l’histoire par un regard d’enfant. Salva (à qui Milo Machado-Graner prête sa tessiture grave d’adulte), assistant d’un rémouleur aveugle, apprend de la bouche de son patron devin que Carmen va être tuée par José, un militaire espagnol. La veille, il a justement entendu la jeune gitane dans les eaux troubles du fleuve, attiré par son chant de sirène (c’est Camelia Jordana, voix chaloupée et pop). C’est ici que la trajectoire funeste de l’œuvre de Bizet s’enraille. Aidé d’une bande de gamins voleurs, Salva se lance dans une équipée pour déjouer la malédiction.
L’idée est sublime. Elle permet au récit de s’émanciper du fardeau tragique qui pèse sur son héroïne principale. Femme libre, dont les mœurs libres dérangent, Carmen sème le désordre dans le désir des hommes, trouble l’ordre patriarcal. Dans l’opéra de Bizet, son féminicide est une punition. Ici, Sébastien Laudenbach lui redonne une existence propre, une voix au chapitre.
Dans les plis de son animation contrastée, entre ombre et lumière, Carmen est un être aussi profond que le dégradé des couleurs, rendu à toute sa complexité. Le réalisateur ne peut pas la sauver, réécrire l’histoire. Alors il lui offre, plutôt qu’un tombeau, une maison en sa mémoire, où s’active une sororité joyeuse. C’est tout le sens de ce spin-off de l’opéra de Bizet : faire de l’animation un territoire traversé par la mélancolie, mais où peut se rejouer les rapports de domination.
Carmen, l’oiseau rebelle de Sébastien Laudenbach, Haut et Court (1 h 26), en salle le 16 décembre 2026.
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