
Quelle est la première image qui vous est venue pour ce projet ?
C’est une très bonne question. On ne me l’avait encore jamais posée. Laissez-moi réfléchir… Oui. La première image qui m’est venue, c’était celle de la famille allongée dans le lit, très tôt le matin. Tous ensemble, leurs corps entremêlés, beaucoup de peau, et toute cette proximité très normale, celle à laquelle on pense quand on imagine la vie de famille, des parents et des enfants dans un environnement de confiance.
Trois ans après avoir découvert l’histoire vraie qui a inspiré le film, l’acteur principal de votre film Corsage, Florian Teichtmeister, a été inculpé pour des faits similaires (en 2023, l’acteur autrichien a été condamné à deux ans de prison avec sursis pour possession et production de matériel pédopornographique). Comment cela a-t-il influencé l’écriture ? Le scénario était-il déjà écrit ?
J’avais déjà l’histoire, le traitement, et des aides à l’écriture, mais je n’avais pas encore un scénario complet à ce moment-là. En revanche, je tenais vraiment à ce projet. Je voulais vraiment que ce soit mon film suivant. Et puis quand c’est arrivé, ma première pensée a été : « Je ne peux plus faire ce film. » Parce qu’il serait toujours lié à cette affaire. Mais quelques mois plus tard, quand la tempête est un peu retombée, après cette histoire absolument horrible et profondément choquante pour nous tous, j’ai compris que je devais peut-être faire ce film encore plus qu’avant. Parce que, quand j’ai commencé ce projet, mon point de départ était précisément cette prise de conscience : je ne connais pas seulement des victimes d’abus sexuels sur mineurs, je connais aussi des auteurs. Et c’est exactement ce qui s’est passé. C’est exactement ce que j’ai appris dans ma vie, dans mon environnement direct. J’ai eu de la chance que ce ne soit pas quelqu’un de proche de moi, que ce soit une expérience beaucoup moins personnelle et traumatique que celle que traverse Lucy dans le film. Mais, au fond, c’est la même histoire. Et nos réflexes, à nous qui avions travaillé avec lui, ont été les mêmes : nous ne voulions pas que ce soit vrai.

Le personnage de Lucy (Léa Seydoux) existait déjà avant ?
Oui. Toute l’intrigue était déjà là. C’est même très étrange : deux ou trois jours avant que tout cela ne sorte, j’avais eu un appel d’une heure et demie avec un enquêteur de police à Wiesbaden. Il m’avait expliqué précisément comment se déroulent les perquisitions, comment certaines choses se passent, les techniques d’enquête… Et trois jours plus tard, quand l’affaire est sortie, je me suis dit : « Ce n’est pas possible… Ce n’est pas vraiment en train d’arriver, là ? » Je ne suis pas quelqu’un d’ésotérique, mais au cinéma, je ne crois pas vraiment aux coïncidences. Parfois, les choses se déplacent. Sur ce film, par exemple, je ne l’aurais pas fait avec Léa au départ, parce qu’il y avait une autre actrice attachée au projet. Puis elle n’a pas pu le faire pour d’autres raisons. Nous avons cherché quelqu’un d’autre, et Léa est arrivée. Je pense que cela s’est produit parce que cela devait se produire. C’est arrivé aussi sur mes autres films : des choses changent, s’effondrent, autre chose arrive, et finalement c’est mieux pour le film. Dans ce cas précis, évidemment, c’est difficile de dire que ce qui s’est passé a été « bon » pour le film. Mais c’était trop étrange pour n’être qu’une coïncidence. Et en même temps, cela montre à quel point le problème est immense. Ces affaires sont littéralement partout.
Dans le scénario, vous choisissez de rester au plus près du point de vue de Lucy. On ne voit presque jamais ce que son mari Philipp pense, ce qu’il fait. Pourquoi ce choix ?
C’était clair dès le départ. Mais depuis ce qui s’est passé avec l’acteur,
je peux aussi en parler de manière plus intellectuelle : les agresseurs prennent déjà beaucoup trop de place, notamment dans les médias. C’est aussi ce qui retraumatise les victimes d’abus sexuels : le fait que les abuseurs reçoivent autant d’attention. Donc, pour moi, c’était très clair : ce n’est pas un film sur l’agresseur. Je ne veux pas savoir pourquoi il a fait ça. Cela ne m’intéresse pas. Évidemment, il est intéressant d’apprendre certaines choses. Par exemple, j’ai été très choquée d’apprendre que 60 % des auteurs de ce type de faits ne sont pas pédophiles. Ils le font pour d’autres raisons. Je me suis dit que certaines de ces informations devaient être présentes dans le film. Mais, en même temps, le film devait toujours être sur la manière dont nous, en tant que société, gérons ce sujet. Sur le fait que nous ne voulons pas le regarder. Que nous avons honte. Que nous essayons par tous les moyens de le faire disparaître, ou de l’enterrer. C’est ce que fait Lucy. Et c’était toujours l’histoire du film. Il fallait aussi permettre au public de la suivre, de la comprendre. Elle fait certaines choses dont on pourrait se dire : « Mais pourquoi est-ce que tu fais ça ? » Parce que lui, clairement, est un agresseur. Mais elle ne veut pas y croire. Et pour que l’on puisse comprendre cela, il fallait rester très proche d’elle, très proche de ce personnage.
En parallèle, il y a cette histoire secondaire avec la policière et son père. Qu’est-ce que ce choix apporte au récit ?
Je pense que cela élargit le film. Si j’avais seulement raconté l’histoire de Lucy et Philip, il aurait encore été possible, pour nous spectateurs, de se dire : « Oui, mais ça ne m’arriverait pas à moi. C’est juste une histoire. C’est juste un cas. » Mais ce n’est pas un seul cas. C’est un cas parmi tant d’autres. C’est ce que j’ai essayé de montrer avec la police, avec Elsa, qui frappe à toutes ces portes différentes tout au long du film, encore et encore. Et en même temps, elle a ses propres problèmes, ses propres blessures, ses propres zones d’ombre. Par désespoir, je dirais, elle a elle aussi sa propre tentation de regarder ailleurs.

Léa Seydoux est absolument incroyable dans le film. Elle est aussi très convaincante en chanteuse et musicienne. Pourquoi l’avoir choisie ? Et pourquoi avoir fait de Lucy une musicienne ?
Cela vient, je crois, de la première actrice à laquelle j’avais pensé quand j’ai commencé à écrire le film, en 2021. C’était une actrice austro-anglaise, dont les parents étaient musiciens. C’est comme ça que cet élément est entré assez naturellement dans l’histoire. Et puis peut-être aussi parce que j’ai toujours été jalouse des gens capables de jouer du piano… Je trouve ça tellement beau, et ça a l’air tellement cool. Je voulais aussi que Lucy et Philip soient des gens qui pourraient être mes amis. Donc, assez naturellement, ils sont devenus artistes.
Le choix de Catherine Deneuve pour jouer sa mère est très fort. Pourquoi vous semblait-elle juste pour ce rôle ? Et qu’est-ce que vous projetez sur une actrice aussi légendaire, quand vous n’êtes pas française ?
En voyant les réactions autour d’elle pendant le festival, je vois bien qu’ici, c’est presque une déesse. Mais en Autriche aussi, presque tout le monde la connaît, surtout les générations plus âgées. Elles l’adorent. Je sais que ma fille la connaît aussi — bon, elle était à la première, donc évidemment… mais vous voyez ce que je veux dire. Les jeunes générations un peu moins, peut-être. Moi, je l’ai vue dans énormément de films. Il y en a un que j’aime beaucoup, que j’ai revu souvent : Un conte de Noël, d’Arnaud Desplechin. C’est un film formidable, très drôle aussi, et elle y est magnifique. Elle y est aussi très drôle. Mais, en réalité, j’ai toujours beaucoup tenu au rôle de la mère, au personnage de la mère. Et c’est mon coproducteur français qui a suggéré Catherine, une fois que Léa était attachée au projet. Léa avait dit dans un podcast où elle parlait de son travail, qu’elle aimerait un jour travailler avec Catherine. Mon producteur m’a dit : « On pourrait simplement demander à Catherine. » Et moi, j’ai répondu : « Tu crois vraiment ? Je ne pense pas qu’elle accepterait de jouer ça. » Pour être honnête, ce n’était pas du tout le type de mère que j’avais imaginé au départ. J’avais plutôt en tête quelqu’un d’un peu plus alternatif, peut-être une mère un peu hippie. Mais c’est aussi ce que j’aime dans le fait de faire réellement un film : faire des choix qui vous surprennent vous-même. Et je me suis dit : entendre Catherine Deneuve dire ces répliques, c’est tellement fort. Cela apporte une profondeur au personnage. Elle parle comme une féministe à l’ancienne, de manière réaliste, et en même temps c’est cette « dame » que l’on connaît, vous voyez ? J’adore ce contraste. Et finalement, ça n’a pas été difficile de la convaincre. Elle voulait travailler avec Léa, elle avait aimé Corsage, et elle aimait le scénario. Elle est aussi très cool sur un plateau.

Au centre du récit, il y a ces images interdites, illégales, impossibles à montrer. Comment ça a influencé vos choix visuels ?
C’était absolument clair dès le départ : je ne pouvais rien montrer. Je n’aurais jamais produit quoi que ce soit de cet ordre. Et je ne voulais surtout pas soutenir, même indirectement, un regard pédophile sur le garçon. C’est vraiment notre point de départ. Évidemment, c’est un défi. Quand on est cinéaste, faire un film sur quelque chose qu’on ne peut pas montrer, c’est compliqué. Mais j’aime les défis. Je me suis dit : on trouvera un moyen. L’approche a été de filmer l’enfant de manière très neutre. De ne pas le filmer d’une façon qui attire le regard sur lui. Quand on tourne avec un petit garçon très mignon, très drôle, on est tenté de faire de jolis gros plans. Mais nous ne l’avons pas fait. Nous avons essayé de le montrer avec une certaine distance, de le laisser simplement exister comme l’enfant heureux qu’il semble être, sans jamais ouvrir un espace pour un autre regard, ou pour une forme de suspicion. Il y a de la suspicion dans le film, bien sûr, mais elle ne vient jamais de ce qu’il fait. Pas du tout. Il y a une image, dans le film, où la police regarde quelque chose sur un ordinateur et zoome à l’intérieur de l’image. Pour créer cela, même si nous n’en montrons qu’une toute petite partie, la direction artistique a dû fabriquer un décor avec une poupée, évidemment. Et cela a été une journée très sombre pour l’équipe. Ma cheffe décoratrice m’a dit : « C’était tellement malaisant. Je suis tellement contente qu’on en ait fini avec ça. » Elle avait vraiment le sentiment d’avoir franchi une ligne.

Pourriez-vous citer trois films ou trois cinéastes qui vous ont inspirée pour ce film en particulier ?
Pour ce film, je ne saurais même pas dire. Je ne crois pas qu’il y ait eu une inspiration précise. Mes inspirations viennent plutôt de la musique, de l’art, de la photographie, de beaucoup de choses différentes. Mais je peux vous citer trois films que j’ai toujours aimés. L’un de mes films préférés de tous les temps, c’est Les Choses de la vie, un film français. Ensuite, le film qui m’a donné envie de devenir réalisatrice, c’est The Ice Storm, d’Ang Lee. Et puis, pour citer quelque chose de plus récent, j’ai beaucoup aimé l’année dernière, ici à Cannes, Love Me Tender, avec Vicky Krieps d’Anna Cazenave Cambet. Je l’ai vu sur un ordinateur portable, parce que je voulais voir Vicky. Et puis je me suis dit : ce film est tellement incroyable, tellement beau, tellement riche. Il prend son temps, ce que je trouve très précieux, parce que je connais ça par expérience : tout le monde veut toujours que vous raccourcissiez votre film. Mais ce film respire. Il respire vraiment.
Gentle Monster de Marie Kreutzer, Ad Vitam (1 h 54).
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