
C’est un projet au ton radicalement différent de vos précédentes réalisations, sans aucun aspect comique. Qu’est-ce qui explique ce virage ?
Mon précédent film [J’irai où tu iras, ndlr] a sept ans, et ma carrière a beaucoup été construite autour de la comédie, notamment au départ. Et d’ailleurs, elle continue : je ne compte pas abandonner ça. Tout ce que j’ai toujours écrit partait de sujets qui m’animaient, souvent autour du féminin, de la sororité. Ce que j’ai construit avec Leïla [Bekhti, qui est sa meilleure amie et avec laquelle elle a notamment tourné dans ses trois premiers films, Tout ce qui brille en 2010, Nous York en 2012, et J’irai où tu iras en 2019, ndlr], autour des sœurs de cœur, des sœurs de sang, c’était important. En même temps, je vieillis, et parmi les sujets qui m’intéressent aujourd’hui, il y a celui-ci : les violences plus sourdes, plus tues. Cet angle mort : comment font ces femmes-là ? Elles ont traversé ma vie. J’ai reçu beaucoup de témoignages, de confessions. J’ai été moi-même témoin muet. Il s’agit aussi de ça : se dire que ces femmes sont sous cloche, mais que leur entourage l’est parfois aussi. Je suis maman, je suis une femme, je lis, je regarde les news.
C’est quelque chose qui a infusé. Ça devenait viscéral pour moi de parler de ce sujet depuis cet endroit-là : la famille. Comment on fait quand on décide de créer une famille, quand on croit qu’on fait les choses bien, mais qu’on nous répète toute la journée : “Tu penses mal, ce n’est pas comme ça qu’on fait” ? Je ne me suis pas dit : “J’abandonne la comédie.” Je me suis juste dit : “J’ai besoin de raconter ça. »
Vous décrivez les mécanismes, même la routine de l’emprise dans le couple. Il n’y a pas vraiment d’éclats mais une succession de détails. Comment avez-vous construit la dramaturgie ?
Ça me fait plaisir que tu dises ça, parce que c’était long à écrire ! Avec David Lambert, mon coscénariste, qui est lui-même réalisateur et qui a écrit ses films, on a beaucoup travaillé cet endroit-là. Au début, je lui ai dit : “Ce que je veux raconter, c’est ça. Cet angle mort un peu étrange. Cette répétition. Ça ne s’arrête jamais, et en même temps c’est très insidieux, c’est tout petit.” Il m’a répondu : “Chérie, il n’y a pas de film, là. Si tout se répète et que c’est sur un fil, c’est difficile de tenir les gens une heure et demie.” Mais je n’ai jamais perdu cette ligne-là. Et ça a commencé par la fragmentation du temps. Pour raconter le fait que ce truc est là tout le temps, tous les jours et qu’il grossit, j’ai décidé de fragmenter le temps — partir il y a six ans, revenir il y a sept mois, être au présent — pour raconter que tout était là dès le premier jour. Et que pourtant, on a décidé de ne pas voir. La victime comme les gens qui l’entourent.
Ce dispositif aide aussi le personnage de Jacques [Niels Schneider, ndlr] à distiller son point de vue, son champ lexical, qui est toujours le même : “C’est toi qui décides. Moi, ce que je dis, c’est du bon sens. J’ai l’impression que toi, tu es aléatoire, alors que moi, je suis tout droit. Je te donne ma façon de penser et, si tu penses bien, si tu me rejoins, il ne t’arrivera que du bien.” C’est presque un truc de gourou. Peut-être que l’étape d’après, c’est celle qu’on connaît mieux et sur laquelle on a eu raison de mettre la lumière : le coup qui part. Là, le coup ne part pas. Il n’y a pas de trace. La difficulté à l’écriture était là : rester sur ce tout petit, ce qui met le doute à tout le monde.

Le récit a la particularité de se dérouler dans un contexte religieux, et c’est même un des grands enjeux du film : Jacques se sert du judaïsme, en tord les préceptes pour emprisonner Gil (Monia Chokri) de plus en plus. Comment parler de ce sujet on ne peut plus délicat aujourd’hui ?
Ce qui m’intéressait, c’était de raconter que la croyance, quelle qu’elle soit, peut être quelque chose qui aide. Je mets aussi un peu de moi dans les films, et c’est à cet endroit-là. Ce que je connais de la religion, c’est qu’elle m’a aidée. Et ce que je connais des gens qui cultivent bien leur croyance, quelle que soit la religion — et parfois ce n’est même pas une question de religion, mais de spiritualité — c’est qu’ils continuent à étoffer leurs doutes. J’ai l’impression que les gens qui doutent sont ceux qui cherchent, qui continuent à chercher, à grandir, à s’émanciper. Et j’ai le sentiment que la religion, en tout cas pour moi, a fabriqué ça : l’émancipation, la lumière, quelque chose qui t’élève. À l’inverse, il y a ceux qui utilisent mal les écrits, qui les rendent dogmatiques, qui les transforment, et qui ne doutent pas. Et c’était ça, le démarrage : c’est quoi, un mec qui ne doute pas et qui te dit : “Moi, je sais. Regarde, c’est écrit”, tu finis par douter, mais plus au bon endroit ni pour les bonnes raisons. Tu finis par te fragiliser.
Le rite du mikvé, peu montré au cinéma, revient comme un leitmotiv dans le film…
C’était aussi important pour moi de travailler autour de ce rite religieux de purification de la femme qui se trempe tous les mois [après avoir eu ses règles, ndlr]. Il est fait pour la femme, parce que c’est son pouvoir de décision à elle. C’est elle qui se trempe, c’est elle qui rentre au foyer, c’est elle qui décide de fonder sa famille. Or, Jacques dit tout le temps à Gil : “C’est toi qui décides, je te donne juste mon point de vue” alors qu’elle a perdu cette décision. Et puis il y avait autre chose, en toile de fond : raconter que la femme juive est une femme comme les autres. Elle aurait pu être autre chose, mais j’avais besoin que ça me parle et que ça m’aide à raconter cette histoire d’eau. L’eau, ça purifie, c’est la maternité, c’est tout ce qu’on sait. Mais c’est aussi les requins, les histoires qui nous font peur et qui nous constituent depuis qu’on est tout petits. L’eau fait peur autant qu’elle apaise. Et c’est lié au souffle, à l’apnée. Aussi, dans mes films, d’habitude, il y a de la musique partout. Mes personnages chantent. Là, j’avais dit à mon coscénariste : “Je veux que ce soit l’eau qui jalonne le son du film.”

Concernant le casting, c’est frappant de voir Monia Chokri et Niels Schneider réunis. On pense forcément au trio des Amours imaginaires (2010), mais dans un registre complètement différent, presque à l’opposé du romantisme du film de Xavier Dolan…
Pour quelqu’un comme toi qui le sait, tu as ça en plus quand tu les regardes. Mais pour moi, c’était juste la cerise. J’ai d’abord été chercher Monia beaucoup pour ce qu’elle avait écrit dans Simple comme Sylvain [2023, ndlr]. Je me suis dit : “Monia sait écrire des relations humaines comme ça, donc elle saura les jouer.” Et je ne me suis évidemment pas trompée. Mais j’étais très fragile à l’idée de proposer le rôle de Jacques à quelqu’un. Je me disais que c’était difficile à accepter. Et quand Patrick Ghys, mon producteur, m’a parlé de Niels, j’ai répondu : “Mais non, trop doux, trop gentil…” Il m’a dit : “Appelle-le, vois-le.” Je l’appelle, je lui envoie le scénario. Il m’en parle, je vois qu’il a compris et qu’il a aimé. On se voit, et c’est comme dans une scène de film. On a rendez-vous dans un café. Quand il passe la porte, je vois Monia. Je me dis : « Mais attends, les gars… En fait, c’est bon, elle va l’avoir ! » [dans Les Amours Imaginaires, le personnage de Monia Chokri est amoureux de celui de Niels Schneider mais elle n’arrive pas à ses fins, ndlr] Dans mon film, tout est très romantique dans la rencontre de deux êtres, même si ça ne dure qu’une seconde. C’est romantique, pour lui, de lui dire : “Partons ensemble sur cette putain d’île déserte.” C’est ça qu’on te vend : une bonne volonté de vouloir te garder pour soi. Ce ne sont pas forcément des gens qui veulent briller, ou qui veulent que tout le monde les regarde. Non, lui, il veut sa femme, c’est tout. Les autres ne l’intéressent pas.

Il y a aussi quelque chose de très réaliste dans la réaction de l’entourage face à cette situation d’emprise…
Oui, c’est aussi beaucoup ce que j’ai connu et que j’avais besoin de raconter. Quand tu es témoin de ça, d’abord, tu n’es jamais vraiment sûr de l’être. Parce que ce sont des situations qui se taisent. Pour ces hommes-là, le discours est simple : “Je protège ma famille. On reste tous les trois ici. On est dans cette maison un peu éloignée, mais quoi ?” Donc l’entourage, comment fait-il ? Il y a la peur de couper le lien, la peur de se tromper.
Clémence Célarié est formidable dans le rôle de la mère de Gil. Comment avez-vous pensé à elle ?
D’abord parce que je rêve de jouer avec elle, en tant qu’actrice. Je ne savais pas à ce point-là qu’elle comprendrait combien se taire, observer, culpabiliser, avaient une place importante dans la direction de ce personnage. Mais je l’ai compris dès la première séquence qu’on a tournée ensemble. Elle savait que la façon de regarder, c’était déjà la didascalie. Ce qui m’intéressait beaucoup, et qui a jalonné l’écriture avec David, c’était : comment raconter les autres dans un film où l’on filme un couple ? C’est aussi un film autour du regard. C’est pour ça que Gil fait ce métier-là, elle est pointeuse [assistante caméra sur des plateaux de cinéma, ndlr]. J’ai cherché à raconter le regard. Comment ses parents, ses amis, sa famille, son entourage, son travail voient-ils cela ? Chaque séquence avec chaque personnage extérieur m’aidait à raconter le processus. Pas tant le processus de ces hommes qui agissent comme ça, mais celui de ces femmes qui n’arrivent pas à s’en sortir.