Isabelle Huppert : « Il y a toujours quelque chose qui résiste dans le visage face à la caméra. »

Dans « Histoires parallèles » d’Asghar Farhadi (en salles le 14 mai), Isabelle Huppert interprète une romancière solitaire qui espionne ses voisins et leur invente des vies tragiques. Un rôle qui contribue fortement à l’atmosphère trouble et paranoïaque de ce film en Compétition à Cannes, auquel l’actrice apporte tout son talent aux côtés de Virginie Efira, Adam Bessa, Pierre Niney, Vincent Cassel et Catherine Deneuve. Rencontre.


isabelle huppert histoires paralleles
© Carole Bethuel

Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario d’Histoires parallèles ? Asghar Farhadi raconte que les premiers avis étaient parfois perplexes.

Oui, ce scénario nous a tous rendus un peu perplexes. Et j’étais contente d’ailleurs de partager mes impressions avec mes camarades et de m’assurer que je n’avais pas été la seule dans cette perplexité. Je rencontrais ce même sentiment de ne pas avoir forcément tout compris. Mais on n’a pas du tout cherché à intervenir pour rendre les choses plus lisibles, parce qu’on comprenait que cette complexité était constitutive de l’intérêt de cette histoire et que les choses allaient probablement se clarifier au fur et à mesure du tournage. Et elles se sont en effet clarifiées. Maintenant que j’ai vu le film, je le trouve limpide. Enfin jusqu’à un certain point. On ne répond pas à toutes les questions, Dieu merci. Ce n’est pas un film fermé sur lui-même, il est au contraire suffisamment ouvert pour qu’on se pose des questions. Dans tous les cas, il est complètement compréhensible.

Sylvie, la romancière que vous interprétez, oriente tout l’esprit du film. Elle vit dans des espaces confinés, a une imagination débordante et paranoïaque. Vous êtes-vous appuyée sur certains de vos rôles précédents pour composer cette figure ou êtes-vous repartie à zéro ?

Je suis repartie à zéro, complètement. Je n’ai absolument pas convoqué de personnage existant. J’aurais pu, car après tout j’ai déjà joué des écrivains. J’ai par exemple été écrivain dans Après l’amour de Diane Kurys, dans Malina de Werner Schroeter, dans Sidonie au Japon d’Élise Girard… Comme quoi un écrivain ne ressemble jamais forcément à un autre. Pour chaque écrivain, l’appel de la fiction et l’inspiration peuvent autant venir de la réalité que d’un pur imaginaire. Il y a de tout dans l’écriture : Proust s’inspire de sa vie ; les sœurs Brontë on se demande de quoi elles s’inspirent au fin fond de leur presbytère… La littérature prend sa source dans des contextes vraiment très différents. Et le cinéma c’est souvent beaucoup plus matériel que ce qu’on pense car moi je me suis en fait inspirée du décor, que j’ai trouvé extraordinaire dès que je suis entrée dans l’appartement, qui ressemblait complètement à l’appartement dans lequel on avait fait des essais et où on n’avait finalement pas pu tourner. Il avait été reconstitué et accessoirisé entièrement de la même manière par la décoratrice Emmanuelle Duplay et son équipe et le fait de le voir reconstitué dans son exactitude spatiale, alors qu’on y avait passé du temps et que je me l’étais déjà approprié, a joué. C’était extraordinaire de voir tous ces livres qui dégageaient une sensualité. Je trouve toujours que les maisons sans livres ça peut être un peu triste, même si on peut vivre sans. Là il y avait cette profusion de livres et je me suis dit au fond que ça racontait le personnage. C’est ce qu’elle est.

À propos de livres, il y a une séquence marquante où vous partagez l’écran avec Catherine Deneuve, qui joue l’éditrice de votre personnage, à qui elle reproche d’être trop pessimiste. On y sent comme un jeu et une complicité entre Catherine Deneuve et vous.

D’abord on était très contentes de se retrouver avec Catherine Deneuve si longtemps après Huit Femmes [film de François Ozon sorti en 2002, ndlr] parce qu’on n’avait jamais retourné ensemble depuis. Et ce sont deux partitions très bien écrites avec une sorte de brutalité qui est en même temps drôle. Sans forcément parler de malaise, il y a quelque chose d’assez dur dans cette scène. Elle parle aussi de l’importance que peut avoir un éditeur pour ses écrivains, comme on a pu le voir récemment [Isabelle Huppert fait allusion à l’éviction par Grasset de l’éditeur Olivier Nora survenue en avril 2026, ndlr]. L’éditeur est le premier lecteur, celui qui peut vous faire changer de route – comme c’est un peu le cas dans cette séquence – ou faire le contraire. Cela rend hommage à ce type de relation.

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Huit femmes de François Ozon

Il y a presque un rapport mère-fille dans cette séquence, où Sylvie apparaît très attachée à son enfance et à sa vision du monde figée.

Oui, d’autant que Sylvie parle de son père dans cette scène. Elle est d’autant plus remise en question qu’elle parle de quelque chose de très intime, de son passé. Et elle entend dire que ce n’est pas intéressant. Au fond elle n’aime pas être remise en cause et ça l’énerve beaucoup. Ce que je peux comprendre d’ailleurs. Car Catherine, enfin l’éditrice dans la scène, n’y va pas par quatre chemins et dit vraiment à Sylvie ses quatre vérités C’est dur à entendre pour elle.

Le roman qu’écrit votre personnage possède pourtant une part de lucidité. Car en espionnant ses voisins et en écrivant sur eux, Sylvie perçoit finalement quelque chose de leurs mauvais penchants ou du moins réussit à les déclencher par la suite.

Oui, c’est comme si elle avait un don de double vue. D’ailleurs elle regarde à travers un télescope. Là évidemment c’est toute la métaphore du cinéma et du gros plan. Elle s’approche de ses voisins comme la caméra peut le faire avec un gros plan. Et en même temps elle essaie de comprendre quelque chose, comme peut-être le visage. Il y a toujours quelque chose qui résiste dans le visage face à la caméra, même en gros plan. Et c’est dans cette résistance-là qu’on peut finalement fabriquer une fiction et que chacun peut y voir ce qu’il a envie de voir.

« La fiction fabrique l’imagination, y compris de la manière la moins angélique.»

Isabelle Huppert

Le film semble en cela dire que la fiction a toujours une conséquence sur le réel. Sur ce thème, il multiplie les références à d’autres œuvres – on peut penser à Alfred Hitchcock ou Brian De Palma, même si Asghar Farhadi ne revendique pas ces références-là en particulier.

Oui, je pense que les références ne sont peut-être pas conscientes au point qu’il ait envie de les divulguer de manière aussi précise. Comme tous les grands cinéastes, Asghar Farhadi fait là un film à la fois existentiel et qui en même temps convoque le suspense. Mon personnage passe du regard à l’espionnage et il se sert de tout ce que le cinéma peut fabriquer justement d’énigmatique, de suspense, d’énigmes à résoudre. Comme dans un film policier, où chacun est une énigme pour l’autre. C’est cela dont il s’agit et c’est cela dont nos vies sont constituées. Qui sommes-nous les uns pour les autres ? Qu’est-ce qu’on pense ? Qu’est-ce qu’il y a derrière un crâne ? Et l’idée est d’exprimer cela d’une manière aussi simple que de regarder quelqu’un par une fenêtre. Je constate d’ailleurs, depuis que je parle du film, à quel point cette simplicité provoque une multitude de réflexions chez les gens. Comme si c’était une dimension très importante de l’existence de deviner qui est l’autre. Quelles vies se cachent derrière tous les gens qu’on croise ? La fiction fabrique l’imagination, y compris de la manière la moins angélique. Parce qu’au fond on n’attribue au début du film aucune définition particulière à Sylvie mais tout d’un coup elle apparaît dans toute sa solitude et le jeune homme [Adam, joué par Adam Bessa, ndlr] apparaît quant à lui dans toute sa méconnaissance et sa volonté de découverte de l’appartement. Et puis après Adam et Sylvie vont quand même être un peu entre le vampire et la sorcière. Donc, à partir d’eux-mêmes, ils fabriquent quelque chose d’inattendu.

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© Carole Bethuel

Histoires parallèles a été sélectionné au Festival de Cannes en Compétition. Vous avez vous-même été Présidente du Jury de Cannes en 2009. Avez-vous un regard différent sur le Festival depuis que vous vous êtes trouvée du côté des personnes qui jugent ?

J’ai quand même présenté quelques films depuis que j’ai été Présidente du Jury. Ce sont deux situations complètement différentes. Mais, toute Présidente ou tout Membre du Jury qu’on est, on reste avant tout dans une position de spectateur, certes privilégiée et avec une certaine responsabilité. Cela dit je pense malheureusement que je n’aurai pas le temps cette année d’être tellement spectatrice, à part de mon propre film. Donc spectatrice des réactions et curieuse de comment le film va être reçu. C’est toujours ce qu’on attend à Cannes.