
Par son ampleur temporelle et sa complexité psychologique, votre série ressemble à un film. Est-ce ainsi que vous l’avez conçue ?
Dans mon esprit, le projet m’est d’abord apparu comme un film, et je le vois toujours ainsi aujourd’hui. En tout cas, il a quelque chose de l’entre-deux. Mais pour moi, c’est important que les épisodes soient montrés en salles [produite par Arte, la série sera projetée en avant-première, en deux parties avec entracte les 4 et 5 avril à l’Arlequin, ndlr]. Il y a quelques mois, nous avons fait des projections à Tel-Aviv, et ça a été un grand succès, avec plusieurs semaines à guichets fermés, jusqu’à ce que la guerre stoppe tout. Maintenant, on accompagne la série à Paris, Berlin, Amsterdam… J’aime l’idée que Etty a d’abord pris la forme d’un film, se transforme pour la télé avant de redevenir un film. La boucle est bouclée.
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L’histoire se situe à Amsterdam sous occupation allemande, pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais vous avez créé un décalage en gardant les décors de la ville contemporaine. Pourquoi cet anachronisme ?
Déjà, le journal d’Etty, qui est la matière première du récit, est très contemporain. En le lisant, vous avez l’impression que le texte parle de votre propre vie. C’est l’histoire d’une jeune femme dans une grande ville, qui pense et écrit sur des thèmes universels : le narcissisme, l’érotisme, le désir d’être célèbre. Je voulais rester fidèle à cet esprit. Faire un film sur la Seconde Guerre mondiale, avec une reconstitution d’époque, ça aurait créé une distance. Alors que si vous vous sentez proche des événements racontés, vous pouvez imaginer que le pire puisse arriver de nouveau. La forme historique, le récit du passé, me paraissait être une impasse. J’ai le sentiment qu’en racontant des histoires sur l’Holocauste ou sur la Seconde Guerre mondiale de cette manière, on donne l’impression que ce sont des histoires d’autrefois, qu’elles ne sont plus vraiment pertinentes aujourd’hui. La bonne façon de créer des œuvres sur cette période, c’est d’inventer de nouvelles formes, de nouvelles approches.
J’ai lu que le journal d’Etty Hillesum, Une vie bouleversée. Journal 1941-1943, paru aux Pays-Bas en 1981 (publié aux éditions du Seuil en 1985) etdont est tirée la série, connaît un regain d’intérêt en Israël. Comment expliquez-vous cet engouement autour du livre et de votre série ?
Il a fallu dix ans pour que cette série voie le jour. Je l’ai pensée avant les attaques du 7-Octobre. Elle sort à un moment historique particulier. Les gens l’ont perçue comme si elle parlait de ce qui se passe en ce moment au Moyen-Orient. Actuellement, le gouvernement d’extrême droite, avec ses lois répressives et la criminalité dont il s’est rendu responsable, a laissé le peuple impuissant. Les gens ont le sentiment de ne rien pouvoir y faire. Je pense que le personnage d’Etty leur a parlé d’une façon très intime. Soudain, cette femme arrive et leur raconte qu’ils peuvent encore agir. Sans leur dire quoi faire exactement, sans autorité. J’ai eu le sentiment que les gens en tiraient du réconfort. Le public m’a souvent dit : « Merci de nous apporter cette série maintenant. » Je n’avais jamais vécu une expérience pareille de ma vie, voir les gens qui repartent avec quelque chose en eux, une lumière, dans cette période très difficile.
L’œuvre iconoclaste d’Etty Hillesum est traversée par la question de la transcendance, qu’elle soit religieuse, artistique. Comment ces thèmes résonnent-ils en vous ?
Il y a certains livres que vous gardez près de votre lit parce qu’ils vous disent comment vivre, comment ressentir les choses, comment faire face à l’adversité. Le journal d’Etty en fait partie. Il m’a donné une sorte d’approche spirituelle que je n’avais pas auparavant. J’ai grandi dans la religion, mais ce n’était pas spirituel. Dans ma famille, on vivait le judaïsme comme une doctrine, avec les bonnes choses et les choses à ne pas faire, jusqu’au moindre détail. Je m’en suis détaché peu à peu. Etty m’a permis de ressentir quelque chose de plus grand, de « religieux » au sens large. En fait, Etty a inventé, d’une certaine manière, sa propre religion. C’est très fort. Elle synthétise des idées venues de la philosophie, de la théologie, de la psychanalyse. C’est une fabrication très personnelle, qui vous incite à faire un peu la même chose.
Dans plusieurs scènes du film, on voit Etty nue, à genoux, dans sa salle de bain. Pourquoi était-ce important de donner une existence corporelle à cette héroïne très cérébrale, mystique ?
C’est quelque chose qu’Etty faisait souvent. Elle le décrit dans son journal. Je n’ai pas intellectualisé cette pratique. J’ai senti que ça avait du sens, que ça racontait quelque chose de son dénuement intérieur. Comme si elle ne voulait rien laisser s’interposer entre elle et ce qu’elle cherche à atteindre. Cette image m’a semblée très forte dans le journal. J’ai aussi eu le sentiment qu’Etty entretenait un rapport étroit avec son corps. Elle le décrit beaucoup dans ses écrits. Sûrement parce qu’elle avait un corps fragile [Etty souffrait de périodes dépressives, de maux d’estomac et de céphalées, ndlr]. Cette image raconte une forme de vulnérabilité. Surtout que Julius Spier [psychanalyste et amant d’Etty, qu’elle désigne dans ses écrits comme un « médiateur ». Il l’initiera à de nombreuses pratiques spirituelles, notamment la méditation, ndlr] est aussi atteint d’un cancer et mourra en 1942.

La série s’arrête au moment où Etty décide de rejoindre, volontairement, le camp de transit de Westerbork, en juillet 1942. Elle mourra dans le camp de concentration d’Auschwitz en 1943. Pourquoi avoir gardé hors champ cet événement et ne pas avoir tenté d’expliquer ce geste ?
En partie parce qu’Etty n’a pas écrit ses journaux dans les camps. Elle les a laissés à Amsterdam, et je devais rester fidèle à sa volonté, en quelque sorte. Mais la vraie réponse, c’est que nous savons ce qui se passait dans les camps. Quelque part, il me semble obscène de tourner une fiction dans un camp de concentration, comme Steven Spielberg a pu le faire dans La Liste de Schindler. Étrangement, je crois que ça réduit la gravité de ce qu’il s’y est passé, que ça en diminue la portée. Il était aussi très clair, dès le début, que je ne montrerais rien du camp de Westerbork, car je cherchais à éviter la fiction historique, à atteindre une universalité, à parler aussi de notre époque. Le geste d’Etty ne doit pas être compris comme un sacrifice, mais comme un acte de solidarité. Elle a voulu être déportée comme ses pairs.
Beaucoup de vos séries, comme The Affair et surtout BeTipul, adaptée dans le monde entier, notamment en France sous le titre En Thérapie, parlent de relations d’ascendance, de manipulation entre individus. Est-ce ainsi que vous percevez la dynamique entre Etty et son mentor, Julius Spier ?
Cette relation est complexe. A la première lecture, surtout pendant les premières pages, Julius donne le sentiment de manipuler Etty, d’être un prédateur. Mais peu à peu, on sent qu’il se joue vraiment quelque chose entre eux. Elle tire beaucoup de lui, et c’est réciproque. J’ai senti que si j’explorais la piste de la prédation, ou quelque chose de similaire, j’emmènerais la série dans une direction totalement différente. Et ce n’était pas mon intention. A un certain endroit, cette relation est problématique, oui, Etty le dit elle-même. Mais quand on lit son journal et ses témoignages à ce sujet, on sent que c’est bien plus que ça. Il fallait montrer ces deux côtés, et surtout montrer comment Etty s’est grandie, a tiré quelque chose de Julius, au point de le supplanter, de monter au-dessus de lui, en quelque sorte. Lui descend, et elle monte.
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Comment comprenez-vous le mysticisme d’Etty, qui est de confession juive mais se sentait très proche du christianisme, sans jamais se convertir ?
Il y a du mysticisme chez Etty. Mais je n’ai pas tant essayé de représenter ça qu’autre chose, de plus intime… Etty décrit Dieu comme quelque chose qui est en elle. C’est une structure psychologique plutôt qu’une foi. Il y a des passages très spirituels à la fin de son journal, qui ne figurent pas dans la série. Je voulais rendre sa ferveur compréhensible, tangible, pour des gens qui ne croient pas. Je l’ai laissée expliquer son concept de « Dieu » avec ses propres mots, pour que ce soit plausible pour les spectateurs.

Comment pensez-vous que la série va résonner avec le contexte politique en Europe ?
En Europe, cela résonnera probablement avec la montée de l’extrême droite. Je l’ai déjà ressenti à Amsterdam. Quand nous avons commencé à tourner, fin 2025, tout le monde était très stressé que le Parti pour la liberté [le PVV, parti radical mené par le leader d’extrême droite Geert Wilders, ndlr] remporte les élections législatives aux Pays-Bas [c’est finalement le parti social-libéral Démocrates 66 qui arrive en tête, ndlr]. Tout le monde était très stressé. C’est une menace qui résonne partout.
Vous travaillez hors de votre pays d’origine, Israël, depuis plus de dix ans. Qu’est-ce que cela implique ?
Je me sens très reconnaissant et privilégié. Je ne dépends pas de l’argent ni de fonds israéliens. C’est une chance parce qu’en Israël le nouveau régime coupe tous les fonds publics. Les gens commencent un peu à se recentrer sur eux-mêmes pour ne pas être trop politiques. C’est difficile. Sans parler du fait qu’aujourd’hui les artistes ne peuvent pas coopérer ou coproduire avec le reste du monde à cause du boycott. On est comme pris en étau : l’extrême droite en Israël fait pression sur les artistes ; d’autres pays répondent par le boycott. C’est vraiment difficile d’être un créateur israélien ces temps-ci.
On pense à Nadav Lapid, qui a justement parlé de cette coercition créative dans Oui, mais avec une charge, une colère – là où Etty est du côté de l’humanisme…
C’est intéressant de les mettre en regard. J’aime bien que l’on me dise que cette série est le contraire de Oui. J’ai beaucoup aimé le film, il est fort. C’est comme un cri de rage. Alors qu’Etty est un personnage qui parle de la manière de dépasser la rage par l’empathie. Ce que j’ai découvert en lisant Etty Hillesum, c’est une lutte contre la guerre, et surtout contre la haine, un poison que j’ai aussi pu ressentir après le 7-Octobre, et dont il faut se débarrasser.
Etty de Hagai Levi, Dulac (2 h 39 et 3 h), sortie le 6 mai en 2 parties • diffusion sur Arte les 21 et 28 mai, sur arte.tv dès le 13 mai
