
Le film commence comme une rom com, avec le fameux meet cute : les personnages de Robert Pattinson et Zendaya se rencontrent de manière mignonne et maladroite dans un café. Comment avez-vous pensé la scène d’ouverture ?
J’ai essayé de montrer la chaleur, l’euphorie, l’excitation du début d’une relation. Je voulais que le public et les personnages fassent le même trajet. Tout paraît presque parfait, jusqu’au moment où ça ne l’est plus. Je voulais que l’on ressente le basculement de genre. C’est pour ça que je commence dans un territoire familier : le début d’une relation peut être excitant, romantique. Quand on tombe amoureux, on croit être dans un film. Tout le film est romantique, mais on glisse des éléments troublants qui font glisser le ton.
Effectivement, un plot twist étonnant change plus tard le ton du film. Vos films précédents, Sick of Myself (2023) et Dream Scenario (2023), commencent comme des comédies avant de prendre un virage plus inquiétant. Vous aimez pervertir les genres filmiques ?
Je ne pense pas en termes de genre. Je suis ma curiosité, en tant qu’auteur, là où elle m’emmène, et je ne cherche jamais à rentrer dans une case. Si l’histoire a besoin de devenir plus drôle ou plus sombre, c’est ça que je suis. Ce n’est pas une volonté de pervertir un genre ou d’y coller. Les genres ne sont pas vraiment revendiqués par un auteur ou un cinéaste – c’est plutôt du marketing, pour le public. C’est une étiquette qu’on colle après coup.

Est-ce que vous aviez Zendaya et Robert Pattinson en tête dès le départ pour jouer le couple ?
Non, je n’avais personne en tête à l’écriture. Et ça s’est fait naturellement. Le scénario a circulé dans l’industrie, il est arrivé jusqu’à eux, et je crois qu’on s’est tout de suite plu mutuellement. Il y avait une forme d’enthousiasme partagé pour le texte, et on est partis de là.
Tout le film repose sur leur lien, leur confiance, leur manière d’interagir. Comment avez-vous travaillé avec eux ? Est-ce qu’ils se connaissaient avant ?
Ils s’étaient croisés, je pense, mais ils ne se connaissaient pas vraiment. On a eu une ou deux semaines avant le tournage, en préproduction, où on a pu être ensemble, discuter du scénario, du projet, faire des répétitions de danse [dans le film, les deux personnages travaillent une chorégraphie avec une coach très rigide, en vue d’ouvrir le bal à leur mariage, ndlr], etc. Ça leur a permis de construire ce lien avant le tournage.
Rétrospectivement, pourquoi pensez-vous qu’ils étaient le couple parfait pour le film ?
Je trouve qu’ils sont très charismatiques. C’est très facile de les aimer, très facile d’avoir envie qu’ils s’en sortent. Donc on commence le voyage immédiatement de leur côté. C’est presque naturel, rien qu’en les regardant : leur présence, leur manière d’être, le charisme brut qu’ils dégagent. Et puis, ce sont des acteurs extrêmement talentueux. Aujourd’hui, je ne peux plus imaginer le film autrement. Ils sont les personnages.
Comme dans vos films précédents, celui-ci aborde la banalité, le sentiment de se sentir invisible dans la masse, qui peut provoquer des réactions inattendues. Pourquoi ce sujet vous intéresse-t-il autant ?
Les deux films précédents traitent plutôt du statut, ou du besoin d’attention et de statut. Je crois que j’y pensais beaucoup parce que j’essayais moi-même de devenir cinéaste. Pendant des années, j’ai écrit, j’ai tenté de monter des projets, sans vraiment y arriver. Et je réfléchissais au sens de cette course : réussir à faire un film, avoir une carrière. Je me posais ces questions au moment même où j’essayais de construire un nom, une place. Donc j’avais une relation un peu compliquée à l’idée de statut. Mais ce film-là n’en parle pas. Je pense que je suis allé au bout avec les deux précédents.
D’une certaine façon, The Drama aborde tout de même cette question. Sans trop en dire : l’un des personnages parle de son adolescence et de ce qu’a provoqué son sentiment de mal-être à l’époque…
Oui… mais je crois que, dans le film, ce n’est pas si clair, ce qui a motivé exactement ce personnage. J’ai l’impression qu’il ne veut pas forcément s’analyser complètement ni comprendre tout ce qui se passait. Il s’est, d’une certaine façon, traumatisé lui-même. On a seulement les faits. Mais peut-être que c’est au public d’essayer de comprendre ce qui l’a poussé à ça. On n’a que des éléments de base sur son enfance. On n’a pas une cartographie psychanalytique de son esprit à l’adolescence.
Il y a un jeu d’échelles dans vos films. The Drama commence dans l’intimité d’un couple, puis s’élargit à toute une société au moment de cette révélation sur l’adolescence du personnage. Est-ce que, pour vous, le couple est un bon prisme pour parler des problèmes du monde ?
Non, pas forcément. On peut faire un film purement centré sur deux personnages, sans rien dire de la société. Là, c’est juste que le sujet abordé me trottait beaucoup dans la tête, après mon déménagement aux États-Unis, en 2017 – ça fait presque dix ans. J’ai été confronté à ça souvent, donc ça s’est glissé naturellement dans l’écriture.
Le couple au cœur de The Drama veut se marier, leur relation a quelque chose d’old school. Que pensez-vous de la façon dont notre génération voit l’institution du mariage ?
Même si on n’en a pas besoin – ou même si ce n’est plus un élément aussi important de la société qu’avant –, ça conserve une valeur symbolique, on célèbre l’amour. Je trouve qu’il y a quelque chose de très beau dans ce rituel. Ça peut être une chose très positive. En revanche, politiquement, je ne suis pas sûr du sens. Selon les pays, il y a plein d’incitations à se marier, comme l’argent ou les impôts, donc c’est compliqué. Dans le film, ils ne se marient pas à l’église, donc c’est davantage une célébration de leur amour, une décision d’être partenaires pour la vie. Je n’ai pas complètement arrêté mon point de vue sur le mariage en général. Il y a quelque chose de très étrange dans tout le marché et l’économie qui tournent autour : l’aspect capitaliste. Il faut dépenser énormément. Il y a une industrie entière : photographes, lieux, design du mariage… C’est un piège à fric à l’intérieur d’un rituel sacré. La proclamation du grand amour se fait récupérer par le capitalisme.
Vous avez montré Melancholia de Lars von Trier (2011) au casting avant le tournage, qui montre un mariage littéralement apocalyptique. En quoi était-ce une inspiration ?
Ça utilise les images du mariage, mais pour explorer des aspects plus sombres et plus psychologiques, alors que les personnages sont censés être heureux. On a une idée très claire de ce que doit être un « jour de mariage », et c’est douloureux de le voir se détraquer. Les enjeux paraissent énormes. Le mariage dans Melancholia est très dur à regarder, parce qu’on sait ce que ça devrait être, ce que les personnages devraient ressentir… et ça ne se passe pas. C’est un contraste intéressant : des images de célébration et de joie qui rencontrent l’anxiété et la dépression.
Est-ce que vous mettez vos propres peurs dans vos films ?
Oui. Il y a énormément de ce que j’ai dans la tête qui se retrouve dans mes films. Il n’y a pas de distinction. Je ne choisis pas ce que j’écris : ça me trouve. Je n’ai jamais de stratégie pour choisir un sujet. C’est ce dont je tombe amoureux, ce qui me travaille, ce qui m’agace. Et c’est comme ça que ça finit à l’écran.

Parmi les motifs qui reviennent dans votre filmographie, il y a les photoshoots très gênants comme celui du mariage, dans The Drama, que le couple répète dans un moment de tension entre eux. Pourquoi aimez-vous montrer des shootings malaisants ?
C’est le fait de devoir « jouer » l’être humain devant une caméra. C’est un phénomène psychologique intéressant. On le fait tout le temps, il y a des caméras partout aujourd’hui. Et c’est intéressant de voir quelqu’un qui ne veut pas performer le bonheur, poussé à le faire. Il y a une tension comique là-dedans.
J’ai l’impression que votre cinéma rejoint celui de Ruben Östlund : l’observation de la nature humaine, la technologie, l’égocentrisme, le désir de connexion et d’amour… Quel est votre rapport à son travail ?
Je suis fan. Je pense que c’est un grand cinéaste. Et oui, en tant que réalisateur, on aime observer le comportement humain et la psychologie, parce que c’est la base des personnages. Mon père était anthropologue social, et j’ai l’impression qu’une partie de ses intérêts m’a été transmise – mais sous la forme d’un travail d’écriture et de cinéma, plutôt.
Dans un autre style, le cinéaste dano-norvégien Joachim Trier, qui a une dizaine d’années de plus que vous, vous a-t-il influencé ?
Joachim Trier est un grand talent norvégien. Quand j’étais à la fin de mon adolescence, il a sorti son premier long métrage, Reprise [Nouvelle Donne, sorti en 2006 en Norvège, ndlr], et ça a été un choc, un révélateur pour le cinéma norvégien. Il a cassé une sorte de plafond de verre, auquel le cinéma norvégien me semblait confronté à l’époque. Et c’était inspirant pour moi, en tant que Norvégien qui rêvait de faire des films, qui voulait atteindre une forme de cinéma personnel, frais, drôle, nouveau.
Comme lui, vous faisiez beaucoup de skate, ado, et vous filmiez vos figures. Est-ce que cela a eu un effet sur votre façon de filmer ?
Je ne pense pas qu’il y ait une influence directe, spécifique. Mais le skate, c’est une façon de sortir de la conformité. Ça ouvre à d’autres perspectives, des sous-cultures, des idées alternatives. Donc c’est un chemin naturel. L’art, les sous-cultures, le skate… tout ça mène vers une manière de penser autrement.
Vous montez vos films vous-même. Qu’est-ce que ça implique ?
Celui-ci, je ne l’ai pas monté complètement seul : j’avais un comonteur, Josh Lee. On était dans la salle ensemble, et c’était beaucoup plus agréable : quelqu’un avec qui parler, échanger. Et il a un très bon goût. Mais je ne peux pas abandonner totalement le montage : c’est une partie très spécifique et importante du ton et du langage que je cherche.
Ari Aster, le réalisateur de Midsommar et d’Eddington, a coproduit Dream Scenario et ce nouveau film. Comment vous êtes-vous rencontrés, et à quoi ressemblent vos discussions sur vos films ?
J’ai d’abord rencontré Lars Knudsen, son partenaire de production, qui est danois. Je crois que quelqu’un s’est dit que, comme on était tous les deux Scandinaves, on s’entendrait bien, et il nous a organisé un dîner. Et effectivement, on s’est tout de suite très bien entendu. Je l’adore. Avec Ari Aster, je parle des scénarios et du montage, comme j’en parlerais avec un ami. Il a un bon œil, de très bonnes opinions.

En 2022, le réalisateur John Waters a mis Sick of Myself dans sa traditionnelle liste de films préférés de l’année. Qu’est-ce que ça vous a fait ?
C’est un penseur alternatif très intéressant que j’apprécie beaucoup. Et j’adore sa liste annuelle : il a toujours des choix très singuliers. Mais on ne s’est encore jamais rencontrés ni parlé.

Qu’est-ce que vous voulez explorer ensuite, dans votre cinéma ?
L’intersection entre le fait d’être artiste dans une relation et que cette relation soit aussi traversée par des problèmes de santé mentale. Encore une fois, avec les genres… je ne sais même pas comment l’appeler. Peut-être que c’est plus proche d’un film d’horreur… Mais ce sera toujours très personnel, et ça parlera d’une psychologie dont j’ai une expérience intime. C’est comme ça que j’écris : à partir de l’expérience, de l’observation. Puis j’essaie d’en faire quelque chose qui ait un sens plus universel pour s’adresser au public.
The Drama de Kristoffer Borgli, Metropolitan FilmExport (1 h 45), sortie le 1er avril