
Quelle est la première image qui vous est venue en tête pour Marty Supreme ?
Quand je pense à Marty, je pense à ses « hauts » plutôt qu’à ses bas, aux purs moments de bonheur qu’il poursuit. C’est un film sur le bonheur, un sentiment qu’on chasse toute notre vie, très proche en cela des rêves. L’une des premières scènes que j’ai imaginées survenait à la fin d’une arnaque réussie par Marty et son pote chauffeur de taxi Wally [incarné par Tyler The Creator, ndlr], ça se passe de nuit et c’est comme un micro-rêve qu’ils vivent ensemble, ils sont dans l’extase de ce rêve et ils dansent, il y a une pureté là-dedans : le temps n’existe plus, le temps est l’ennemi.
Le film se passe dans les années 1950 mais la B.O de Daniel Lopatin et les morceaux choisis (Peter Gabriel, Tears for fears, New Order…) évoquent les années 1980 : qu’est-ce qui vous intéressait dans ce brouillage temporel ?
En faisant des recherches sur le monde du tennis de table de l’après-guerre, j’ai trouvé l’époque passionnante : l’explosion du Rêve Américain et de l’individualisme forcené… Mais je ne suis pas historien et je n’ai jamais voulu faire un film d’époque car je crois aux films contemporains. Je voulais retourner en 1952 mais en capturant ce moment comme si quelqu’un de 2025 était monté dans une machine à remonter le temps avec sa caméra. Donc ça ne m’a jamais intéressé d’avoir un paysage sonore d’époque. Au contraire, je voulais évoquer par la musique une période du futur. Parce que je crois que Marty Supreme est un film hanté, le futur y hante le passé. C’est un principe de la théorie de l’hantologie [concept de Jacques Derrida repris par le critique musical Simon Reynolds pour décrire un courant esthétique qui fait ressurgir de manière spectrale la mémoire du passé, ndlr]. On ressent ça à un niveau moléculaire, à travers les morceaux que j’ai choisis et la musique qu’a composé Dan. Il utilise des synthétiseurs typiques des 80s, qu’il fait fusionner avec des musiciens et des sons du monde réel : le chœur de Vienne, l’orchestre national Tchèque… C’est très beau.
Dans les années 1950 à New York, le ping pong était plutôt méprisé. Pourquoi avoir choisi de faire un film sur ce sport précisément ?
J’ai grandi en jouant au tennis de table avec mon père. Il est Européen, ce sport est bien plus respecté et connu ici qu’en Amérique. Dans les années 50, il y avait une promesse : le ping pong n’était pas neuf, il a été créé au début du XXe siècle, mais il se diffusait enfin. Quand j’ai découvert cette période où ce petit sport a commencé à remplir de grandes salles, ça m’a émerveillé. Mon oncle jouait avec beaucoup de ces gars du milieu du XXe siècle : Dick Miles, Marty Reisman, ou encore Lou Pagliaro, un joueur du Lower East Side dont le surnom était « le terrible Nain » parce qu’il était très petit mais aussi très fort ! Comme les échecs, c’est un jeu de table, mais très athlétique. Ce que j’aime aussi avec le ping pong, c’est son aspect chaotique. La table est si petite, comparée à un terrain de tennis, que ça amplifie la tension lors des points très disputés. Quelle intensité ! Ça me fascine. Le mot « ping pong » lui-même évoque le chaos. Son potentiel cinématographique m’a paru immense.

Timothée Chalamet est étonnant dans ce rôle très éloigné de son image un peu lisse de sex-symbol. Qu’a-t-il apporté de lui dans ce personnage extravagant ?
J’ai écrit le film pour lui, il y a 6 ans. Je voulais explorer cette part de lui-même qui a précédé ce que le monde voit aujourd’hui en Timothée Chalamet : ce moment où il rêvait en grand, où rien ne pouvait l’empêcher de devenir qui il voulait être. Je crois d’ailleurs qu’il n’a pas perdu cette qualité, il a une soif insatiable, il n’est jamais satisfait. Mais quand je l’ai rencontré, c’était avant de voir Call Me By Your Name [film de Luca Guadagnino qui l’a révélé au grand public, et qui est sorti en France en 2018, ndlr], il y avait une intensité en lui que je voulais explorer. Avec Marty Mauser, Timothée exprime l’idiotie qu’on peut avoir dans sa vingtaine, le romantisme de la jeunesse, ce moment où l’on croit tout possible. En vieillissant on se rend compte que tout n’est pas possible, ce qui est un peu triste. Mais certaines personnes parviennent à garder cet état d’esprit toute leur vie.
Marty Supreme de Josh Safdie (Metropolitan FilmExport, 2 h 29), sortie le 18 février