
Il y a, dès les premières secondes de Hamnet, un plan inoubliable. Dans une nature verdoyante où bruissent les oiseaux et les insectes, une femme est lovée dans le creux des racines d’un arbre, comme dans un conte de fées. Un plan sidérant d’étrangeté et d’harmonie, aussi beau qu’inquiétant. Une tache rouge au milieu du vert, l’humain au cœur de la nature, la vie là où tout semble endormi. Un effet sensoriel qui donne le ton et l’ambition d’un film qui ne cessera de vouloir tracer sa voie en équilibre entre le quotidien et le merveilleux, l’homme et la nature, le prosaïque et le mystique.
Découverte avec Les Chansons que mes frères m’ont apprises en 2015 et The Rider en 2018, merveilles indé, Chloé Zhao a réussi à installer dans le cinéma américain mainstream la splendeur rugueuse de son cinéma au plus près des corps, des coups et des fuites en avant. Auréolée de son Oscar pour Nomadland en 2021, elle s’est ensuite un peu égarée à vouloir donner de l’âme en vain à un film Marvel (Les Éternels, 2021). La voici de retour en majesté, armée du grand roman de Maggie O’Farrell. Et la rencontre entre ces deux autrices, l’une qui crée ses phrases comme autant de flèches envoyées dans le cœur, l’autre qui cisèle ses plans comme un enchantement, tient d’une évidence qui met K.-O.
Mystérieux et bouleversant, Hamnet est peut-être la définition même de tout ce que l’époque met trop de temps à comprendre : quand on laisse des créatrices avoir les moyens et l’espace pour déployer leur regard, elles nous racontent des histoires et fabriquent des images qui nous manquaient. Et nous ne le savions pas. Angleterre, 1580, Agnes (immense Jessie Buckley) croise la route de Will, jeune professeur de latin (Paul Mescal en sexy Shakespeare) qui vient enseigner dans la maison où elle est domestique. Ils s’aimantent immédiatement. Elle lui apprend à vivre dans la nature, il la nourrit de ses mots. Alors, Chloé Zhao de filmer le bonheur de ces deux-là comme une enclave sensuelle, un espace de liberté. Tandis que s’amoncellent les nuages noirs du quotidien, elle le pousse à s’accomplir, à devenir le grand dramaturge qu’il rêve d’être.
Avec toujours ce soin de faire respirer les scènes, de donner cette illusion d’un cinéma ouvert à tous les vents, Chloé Zhao nous immerge dans un monde en costume au présent. Petit à petit, le film se déploie, plonge dans les joies de l’enfance, la brutalité de l’époque, les regrets de l’amour et le deuil terrible. Tout ça en se tenant fermement dans les pas de son héroïne. Culminant dans une réflexion bouleversante sur ce que l’art dit que les mots taisent, Hamnet échappe à toutes les cases, tous les genres auxquels Hollywood voudrait le réduire. Un film comme un sort, dont la douleur, le mystère et la beauté semblent soudain ne s’adresser qu’à vous.
Hamnet de Chloé Zhao, sortie le 21 janvier, Universal Pictures (2 h 05)