
« Je fais mon métier d’acteur comme un boxeur. » Un boxeur aux yeux doux : c’est exactement l’impression que fait Reda Kateb lorsqu’on le rencontre. Une « gueule » de cinéma, comme on dit, avec supplément d’âme. L’acteur de 48 ans porte sur son visage les stigmates de caïds qui lui ont collé à la peau – un taulard qui l’a rendu célèbre dans Un Prophète de Jacques Audiard, un terroriste dans la série Engrenages –, vite troqués pour un humanisme lumineux. On pense au médecin consciencieux d’Hippocrate de Thomas Lilti, ou encore au flic écorché d’En Thérapie.
Aujourd’hui, Reda Kateb est à l’affiche de L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé (en salles le 14 janvier) dans un rôle qui prolonge cette mue généreuse. Celui d’un ingénieur polonais réfugié en France qui décide, après la Seconde Guerre mondiale, de fabriquer des faux billets faute de pouvoir commercialiser ses brevets scientifiques. L’histoire est vraie, infiniment romanesque, voire invraisemblable. Elle raconte en miroir la condition d’artiste. « Être acteur, c’est aussi être un peu faussaire. Jamais escroc, un peu menteur, parfois. Jan Bojarski était un artiste, parce qu’il essayait de faire des billets plus beaux que les originaux. J’ai l’impression que le travail que l’on fait, en tant qu’acteurs, réalisateurs, c’est ça. C’est la vie, mais un peu plus belle que l’originale. »
CHEMINS DE TRAVERSE
Cette intensité, cet amour du paradoxe chez les personnages (« Bojarski veut rester caché mais souffre de ne pas apparaître, cette contradiction est un moteur »), l’acteur la cultive hors plateau. Son parcours est fait de bifurcations plus que de lignes droites, d’accidents qui l’ont conduit à émerger sur le tard. Une collection d’anecdotes biographiques nous apprend que Reda Kateb était déjà un personnage de fiction avant d’écumer les tournages. Clown dans des soirées (« J’ai grandi dans un monde de théâtre, de saltimbanques, je suis un enfant du cirque »), caissier, ouvreur dans un cinéma, celui qui a grandi à Ivry-sur-Seine a découvert le monde rural à dix-huit ans, en faisant les vendanges pour gagner des sous. Il en a gardé un rapport terrien, instinctif aux personnages, qui sont pour lui des « silhouettes » davantage que des « psychologies » : « J’intellectualise très peu avant de tourner, je ne cherche pas à comprendre les choses avant de les vivre. »

Reda Kateb aime utiliser une analogie musicale pour expliquer son rapport au jeu. Rien d’étonnant. Dans la cuisine familiale, il se fraye un chemin au milieu de Brassens, Brel, Ferré, Barbara, Anne Sylvestre (les goûts de sa mère), Tom Waits et Billie Holiday (les goûts de son père). Et finit, au début des années 2000, par faire un voyage au Maroc, à Essaouira, pour enregistrer un album avec des musiciens gnaouas, anciens esclaves déportés d’Afrique noire vers le Maghreb. « Pour exprimer leur rapport aux ancêtres, à leur africanité, ils devaient passer par le Coran, un peu comme le negro spiritual ou le blues chez les Noirs américains. Au cours de ces nuits-là, il y a des rites de possession, des génies invoqués, des personnes qui partent en transe. Il y a un peu de ça quand on tourne. L’idée d’être à un moment habité, possédé par un personnage, une histoire. » Est-ce que le jeu est un vertige auquel il a parfois cédé au point de s’oublier ? « C’est une hypnose, mais pas sur un mode psychiatrique… Quand je joue, je sais toujours que je joue. »
L’ART DE LA DILETTANTE
Reda Kateb pratique le gnaoua « en dilettante » de son propre aveu, même si sa filmographie nous fait penser qu’il est un mélomane aguerri – il a été Django Reinhardt dans le biopic d’Étienne Comar (2017), et prêté sa voix profonde au docu-fiction Ticaret, repaire du mouvement hip-hop dans les années 1990. Dilettante oblige, on a préféré le questionner sur ses activités extra-scolaires, plutôt que sur son métier. Il passe son temps libre à écouter Les Pieds sur Terre, podcast de France Culture qui expose des tranches de vie sans fard. « Une demi-heure dans l’intimité d’étrangers, sans commentaire. Rien n’est dialectisé, c’est une pure rencontre avec quelqu’un, un milieu. »
L’émission lui a cédé une carte blanche, pour laquelle l’acteur a sélectionné cinq épisodes, dont les titres parlent d’eux-mêmes : « La sortie de prison », « Conseil de discipline », « Assa Traoré : une femme puissante », « Profession trader » … Reda Kateb aime parcourir des mondes, regarder au-delà des « dogmes » et des « certitudes que les gens peuvent aboyer » pour trouver un point d’humanité. Cette année, il l’a dénichée au cinéma dans L’Intérêt d’Adam de Laura Wandel (« pour Léa Drucker, prodigieuse de maturité »), Dites-lui que je l’aime, docu-enquête de Romane Bohringer sur la recherche d’une mère disparue, et Sirât d’Oliver Laxe, « une rencontre sensitive, perturbante ». En ce moment, il lit Les cognes-trottoirs de l’écuyer et scénographe Bartabas, sur un funambule qui parcourt le Paris des années 1960 avec son âne. On quitte Reda Kateb en se disant que cette figure d’acrobate, en apesanteur mais arrimé au réel, lui va comme un gant.