
Etty de Hagai Levi (Arte)
Il y a dix ans, Hagai Levi, à qui l’on doit BeTipul, adaptée en France sous le nom de En Thérapie, mais aussi The Affair et le remake d’un monument bergmanien, Scènes de la vie conjugale, découvre les journaux mystiques d’Etty Hillesum. Cette jeune femme juive hollandaise, qui mourut en 1943 à Auschwitz après s’être portée volontaire pour travailler dans les camps, y couche ses questionnements sur la sensualité, la spiritualité, la liberté, alors que la menace de la mort l’enserre. Ses mémoires se sont vendues à des millions d’exemplaires dans le monde. Hagai Levi a puisé dans ce matériau dense pour décrire la métamorphose d’une héroïne (jouée par Julia Windischbauer) traversée par une pulsion de vie. Il faut créer à tout prix, se brûler au contact de l’écriture, de la foi, pour chercher la beauté au milieu du pire. Voilà le sentiment d’urgence qui traverse cette série exigeante.
Elle repose surtout un anachronisme étourdissant. Hagai Levi a choisi de tourner cette histoire du passé dans les décors contemporains d’Amsterdam, esquivant la reconstitution historique. Le Britannique Steve McQueen avait déjà eu recours à ce procédé dans Occupied City, qui évoquait les traces de l’occupation nazie dans les rues de l’actuelle Amsterdam. Un effet de modernité qui permet de rappeler la portée actuelle de ce récit, histoire d’une résistance intérieure aux forces politiques obscures.

Waiting for the Out de Dennis Kelly (BBC)
On doit au dramaturge anglais Dennis Kelly la série visionnaire Utopia, petit bijou expérimental sur fond de conspirationnisme et de pandémie mondiale créé bien avant la crise sanitaire, en 2014. Il revient avec ce projet arrimé au réel, dans lequel un prof de philo (Josh Finan) fait ses premiers pas en tant que prof dans une prison. Bientôt rattrapé par des family issues (son paternel est lui-même derrière les barreaux, mais aussi son oncle et son frère), Dan doit faire face à un fantasme cauchemardesque : est-ce que, lui aussi, il ne serait pas fait pour la cabane ?
De ce canevas narratif hyper original, la série tire un renversement des rôles (et des valeurs) salvateur. C’est bien Dan qui est border, obsessionnel, insauvable, plus que les détenus. Brillamment construit, à l’aide de flashback solides, la série dissèque les souvenirs de son héros, à la recherche de cette insoluble question philosophique : jusqu’où va l’atavisme social et biologique ? Toujours juste – notamment grâce aux seconds rôles de détenus, sans cesse à rebours des attentes -, impitoyable avec son antihéros, Waiting for the Out est aussi une ode à la vulnérabilité qui fait du bien.

Eldorado (Arte) de Tarek Haoudy et Nacim Mehtar (Arte)
Les bons escrocs font les bonnes séries – leurs mensonges sont du carburant à fiction. La preuve avec cette création de Tarek Haoudy et Nacim Mehtar, inspirée par l’affaire des « avions renifleurs ». En 1983, le Canard Enchaîné révèle que les experts du géant pétrolier français Elf-Aquitaine ont été trompés par un pseudo-inventeur italien (Aldo Bonassoli) et un aristocrate belge (Alain de Villegas) qui leur a vendu des appareils capables de détecter du pétrole sans forage entre 1975 et 1979, sous le mandat de Valéry Giscard d’Estaing, qui tente alors d’étouffer l’affaire.
De cette affaire rocambolesque, Louis Farge, réalisateurs des épisodes à qui l’on doit la série Culte, tire une énergie grotesque, tirant vers la cartoonesque, l’absurde. Derrière l’aberrante crédulité des puissants, la série dessine la course au pétrole comme point d’aveuglement. Ici, le pouvoir politique et les magnats de l’argent se confondent et s’entraident. Si le constat est plutôt tragique, la série, elle, se délecte de ces arrangements comme d’un petit théâtre de la cruauté, où brillent, à contre-emploi, des acteurs formidables : Karim Leklou, Jérémie Renier, Laurent Capelluto et Marie Colomb.