QUEER GAZE  · « Si j’avais vu cette série à 15 ans, j’aurais fait mon coming-out bien plus tôt » : enquête sur la hype autour de « Heated Rivalry »

Adapté des best sellers « Game Changer » de la Canadienne Rachel Reid, « Heated Rivalry » n’a pas attendue de débarquer en France pour enflammer les réseaux sociaux (et les cœurs). La série questionne la culture viriliste du hockey sur glace, grâce à un étrange grand écart entre bluette et porno soft – qui est aussi la recette de son succès.


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Heated Rivalry (c) Crave

« I’m coming to the cottage ». La réplique (« Je viens au chalet » en français) a forcément résonné jusqu’à vous. Prononcée par Ilya (Connor Storrie) d’une voix grave à faire fondre n’importe quel esquimau, la phrase intervient dans l’épisode 5 de Heated Rivalry. Ilya vient de décider qu’il rejoindrait Shane (Hudson Williams), son amant secret et rival professionnel. Depuis dix ans, les deux stars de hockey sur glace entretiennent une liaison houleuse, façon Roméo et Juliette, dans l’univers machiste et homophobe d’un sport qui ne cautionne pas leur idylle. Fleur bleue en apparence, la phrase recèle des trésors de double sens. On peut la lire comme une déclaration qui permettra aux deux héros de s’avouer leur amour, de sortir (littéralement) du placard, comme un coming-out d’abord déguisé puis réel (dans l’épisode final, Shane annoncera son homosexualité à ses parents).

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La polysémie de la réplique n’a pas échappé aux internautes. Depuis la sortie de la série au Canada sur la plateforme Crave, le 28 novembre dernier, « I’m coming to the cottage » a provoqué une vague de théories. Certains y voient la métaphore d’une « safe place » pour la communauté queer. Ce fameux « chalet », tout chic soit-il, incarnerait une bulle protectrice, un refuge à l’abri de la haine et de la discrimination, comme l’explique la youtubeuse américaine Noria (20,1 k abonnés sur Youtube) dans une vidéo intitulée « The Significance of the Cottage to Shane and Ilya. »

Sur Instagram et Tiktok, l’aphorisme est carrément devenu une trend, objet de détournements, de récupérations amoureuses de la part de fans obsédés par l’univers de la série, qui se disent « coincés » dans le cottage pour toujours. Les expressions « Will you come to my cottage this summer ? » et « I’m coming home for christmas < I’m coming to the cottage » prospèrent. Chacun y va de son remix électro, les internautes se filment en pleurs face caméra en train de visionner l’épisode 5, des parodies rejouent la séquence du cottage avec des animaux. Sans oublier une avalanche de mèmes, la création de casquettes/tee-shirts arborant le logo « I’m coming to the cottage », des watching parties organisées dans des librairies… Un « Cottage Day » national serait même en voie de création au Canada (oui, oui). Par sa viralité et ses commentaires, Heated Rivalry bénéficie d’une réputation qui la précède, construisant une sorte de mythologie instantanée, construite sur le buzz.

TOUT FEU TOU FLAMME

De quoi se demander ce qui a propulsé cette romance gay au rang d’objet culte dans le monde, provoquant une vénération populaire avant même sa mise en ligne sur HBO Max France le 6 février prochain. Heated Rivalry joue habilement sur deux tableaux. D’un côté, une esthétique de soft porno gay – une image surexposée, lumineuse, entièrement vouée à mettre en valeur les corps huilés, les muscles noueux. Dans Heated Rivalry, la beauté des acteurs est une fin en soi, on la consomme comme un pur plaisir visuel, mais sans cannibalisme ni voyeurisme. Les scènes de sexe s’étirent, les gros plans sur les torses s’accumulent sans tabou.

Cette complaisance assumée fait du bien. Elle vient comme une réponse aux hors champs de certaines romances gay qui ont parfois détourné le regard, dès qu’il s’agissait de filmer des étreintes homosexuelles. C’est cette frontalité qui a marqué Simone FB, 35 ans, créatrice de contenus québécoise (6,5 K sur Instragram) :  « J’adore les scènes d’intimité entre Shane et Ilya. Je n’ai jamais vu quelque chose comme ça ! Le Secret deBrokeback Mountain [film culte d’Ang Lee, qui raconte la romance entre deux hommes incarnés par Heath Ledger et Jake Gyllenhaal, ndlr] est l’un de mes films préférés. Il n’y a que deux scènes d’intimité, et j’en aurais pris plus… »

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D’un autre côté, cet érotisme cru est contrebalancé par une storyline sucrée, presque naïve. « Je n’avais jamais vu une série gay qui commence par du sexe et finit par des sentiments. C’est assez innovant pour un programme queer mainstream, grand public » explique Adrien, 27 ans, chef de projet culturel à Paris. Avec son copain, ils ont téléchargé la série après avoir vu des réels sur Tiktok. « La série déconstruit le schéma narratif des romcoms gays, où les personnages sont soit obsédés par le sexe, stéréotypés, soit hyper drama, et dans ce cas, ils meurent à la fin. »

À rebours des récits doloristes, Heated Rivalry propose une histoire d’amour exempt de domination et de violence. Et c’est ce qui plaît au public. « Au-delà des scènes de sexe, ce sont les moments de vulnérabilité entre eux que j’adore. Ces personnages participent à déconstruire l’image que la société a de la masculinité. Ce sont des athlètes, mais ils sont vulnérables, proches de leurs émotions et prêts à tout risquer pour l’amour. C’est le genre de masculinité que les femmes hétéros désirent, mais que les hommes voient comme une faiblesse », poursuit Simone FB. Nulle trace de toxicité dans la relation entre Ilya et Shane. S’ils ne peuvent pas vivre leur amour au grand jour, c’est essentiellement pour des raisons extérieures – Ilya redoute de devenir persona non grata en Russie, son pays natal, et Shane subit la pression des sponsors dans un milieu sportif conservateur.

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Heated Rivalry (c) Crave

BRISER LA GLACE

Sous son vernis sexy, la série appuie là où fait mal. Malgré sa popularité, le hockey, qui fait office de ciment national au Canada, est rongé par l’homophobie. Shane et Ilya jouent dans la Major League Hockey, double fictif de la Ligue nationale de hockey (LNH), connue pour être un boy’s club, un entre-soi toxique – aucun joueur n’y a fait son coming-out.  « Le milieu du hockey a été dénoncé au cours des dernières années pour sa culture du viol, sa culture homophobe, ses pratiques d’intimidation, de bizutage… La série vient donner un grand coup ! Elle dénonce l’état des choses en même temps qu’elle ouvre aux possibles », explique Martine Delvaux, professeure et romancière québécoise (Thelma, Louise & moi, publié en 2019).

Le succès de la série tient en partie à ce tabou levé, à cette transgression. Kristi Allain, chercheuse canadienne spécialiste des masculinités dans le sport, explique : « La culture du hockey en Amérique du Nord prospère sur le conformisme. Les joueurs sont coéquipiers et ne doivent pas détourner l’attention de la dynamique d’équipe en exprimant leur différence. Cette culture marginalise ceux qui expriment même des formes de différences minimes. Quand j’ai interviewé des joueurs des plus hautes ligues juniors, ils m’ont dit avoir été raillé pour avoir joué du piano… »

La popularité de la série a des effets concrets. Hudson Williams et Connor Storrie ont été choisis pour porter la flamme olympique aux Jeux d’hiver Milan–Cortina 2026. Rachel Reid, autrice des romans originels, a déclaré recevoir des centaines de messages de la part de hockeyeurs qui cachent leur orientation sexuelle, notamment en Russie, où la « propagande homosexuelle » est interdite. Au Centre Bell, temple du hockey de Montréal, des extraits de Heated Rivalry ont été projetés durant un match, en décembre 2025. Selon Kristi Allain, cette visibilité ne doit pas faire oublier la réalité du terrain. « La LNH n’a jamais été un véritable allié des personnes LGBTQ+. Elle s’approprie le phénomène mondial qu’est Heated Rivalry pour capitaliser sur son succès ». Si la série imagine un univers du hockey centré sur « la joie queer et l’espoir d’un avenir meilleur », il faut se rappeler que « ce n’est pas encore une réalité ».  

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Heated Rivalry (c) Crave

UTOPIE DÉSIRABLE

Heated Rivalry fait plus souvent le choix de l’angélisme que celui de la réalité politique. L’homophobie ordinaire, la discrimination y sont supplanté par l’utopie d’un monde tolérant. Mais la série a le mérite d’ouvrir les horizons. Pour Martine Delvaux, Heated Rivalry fait planer le climat homophobe, sans le nier, et sans pour autant en faire une fatalité: « Il y a de la douleur, mais elle ne remporte pas la partie ! ». Grâce, notamment, aux relations des héros avec « des alliées », « des personnages de femmes complexes, empathiques sans être nunuches ». La série s’emploie à montrer la bienveillance de personnages féminins – des mères, des petites amies devenues des amies – qui acceptent l’homosexualité de Ilya et Shane.

La popularité de Heated Rivalry auprès du public queer, mais aussi féminin, tient à une habile façon de désamorcer le male gaze, pour ouvrir à un espace de désir égalitaire, consentant. Puisque la virilité n’est plus synonyme de domination, tout devient possible. « La série donne la liberté d’être séduites par des scènes de sexe qui ne nous concernent pas tout à fait, qui ne nous placent pas dans la scène comme objet de désir. Si le male gaze [théorisé par Laura Mulvey en 1975, ce concept désigne une façon de sexualiser et de fragmenter le corps féminin par des ralentis, des gros plans, un découpage qui seraient le relai d’un pur regard masculin et hétérosexuel, ndlr] est ce regard d’un homme qui regarde un homme regarder une femme, ici, l’objet regardé est un homme, et les femmes y participent. On est invitées à y entrer sans subir de violence », poursuit Martine Delvaux.

Dans les communautés LGBTQIA+, Heated Rivalry a eu un retentissement inégalé : « Avec mes potes, on s’est imaginé regarder ça à l’adolescence. Si j’avais vu cette série à 15 ans, j’aurais fait mon coming-out bien plus tôt… Chez les ados, ça a dû provoquer pas mal de prises de conscience, de remises en question… » conclut Adrien. La sortie de la série en France ce vendredi 6 février ne devrait qu’accentuer le phénomène.