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[INTERVIEW] Patric Chiha : « Dans la fête, le monde est à l’arrêt »

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Avec Si c’était de l’amour, le cinéaste autrichien Patric Chiha (DomaineBrothers of the Night) interprète librement la pièce Crowd (2019) de son amie d’adolescence, la chorégraphe Gisèle Vienne, qui recrée sur scène une rave des nineties. Échappée fantasmatique et entêtante dans la nuitle film laisse la parole aux danseurs, ce qu’ils vivent sur et hors de la scène, tout en se perdant dans leurs gestes furtifs qui portent un millier d’histoires. Rencontre.

Avec Gisèle Vienne, vous avez des souvenirs communs de fêtes qui auraient pu inspirer ce film, cette pièce ?
Gisèle et moi, nous sommes amis depuis le lycée. On est donc allés à beaucoup de fêtes ensemble. Je me rappelle d’une rave, dans une carrière, près de Genève. D’une autre, très étrange, dans une forêt dans les montagnes autrichiennes. Ce qu’on partage, elle et moi, c’est cette façon de s’y jeter totalement, sans limite, et en même temps de toujours rester un peu spectateurs… Comment à travers la danse et la musique se tissent des histoires possibles qui s’évanouissent avec la nuit. Il reste de cela dans nos façons respectives de travailler : nous partons tous les deux de l’émotion et pas tellement du sens. On n’est pas du côté de la maîtrise, mais de l’abandon. Crowd, la pièce de Gisèle, questionne de manière magnifique la fête, l’amour et comment nos émotions transforment notre perception du temps. Et sa façon de mener les danseurs, avec leur complicité, à ces états si particuliers, entre abandon et transe, me fascine.

Comme Brothers Of The Night, ton précédent film, il est question de la nuit, des fictions qu’on s’y fait. As-tu travaillé de la même manière ?
On invente une méthode pour chaque film. Le fait que les deux films oscillent entre documentaire et fiction n’est pas volontaire. Depuis quelques temps, il y a une nouvelle catégorie de films qu’on appelle « hybrides ». Je trouve ce terme ridicule : tout ce qui concerne l’humain – et en l’occurrence l’art – n’est-il pas hybride ? Ce qui m’intéresse depuis Brothers Of the Night, c’est de me perdre, et on se perd facilement dans la nuit. En tant que spectateur, c’est la même chose. Les beaux films dépassent leur programme et touchent à des choses qu’on ne saisit pas totalement, qu’on n’arrive pas à analyser ou à nommer.

« La représentation de la fête est une fête en soi »

On a l’impression que tu fais aussi des films pour rencontrer des gens. Comment as-tu fait pour qu’ils se livrent autant ?
C’est le mystère des relations humaines. Mais je pense que, quand je filme les gens, ils sentent à un moment que je n’ai pas d’idée derrière la tête, que je n’ai pas de préjugés, que je ne sais pas quelque chose qu’ils ne sauraient pas. Ils me font alors confiance et nous partons ensemble pour ce voyage vers l’inconnu. Plus le film avance, plus les frontières entre le vrai et le faux deviennent instables. Est-ce qu’on parle d’un personnage, d’une personne, d’une émotion réelle, d’une émotion jouée ?

Quand tu filmes des discussions, vous savez un peu de quoi vous allez parler ?
Pas du tout. Le film est constitué de répétions, de moments dans les loges, et d’improvisations autour de la fête – la représentation de la fête est une fête en soi – et à partir des fils narratifs plus ou moins secrets que tissent les interprètes avec Gisèle, sur scène. Les danseurs sont en tournée, on se retrouvait donc dans les loges, les chambres d’hôtel… C’était souvent très tôt ou très tard, car ils répètent toute la journée. On passait quelques heures ensemble, avec la cheffe opératrice, l’ingénieur de son… On attendait, on parlait un peu et on voyait où ça nous menait. On tournait pas mal. Du coup, le montage était un peu fastidieux : il faut du temps pour trouver le cœur du film, l’émotion.

Sens-tu quelque chose de générationnel dans leur appréhension de la nuit, de la fête, eux qui n’ont pas connu les free parties des années 1990 ?  
La fête est à la fois l’espace euphorique du présent permanent, de l’éternelle jeunesse, et l’espace mélancolique du temps infini, parce qu’en dehors du réel, du quotidien. Ce paradoxe rend les fêtes si bouleversantes. À la fin du film apparaissent des images d’archives, des images qu’Arnold Pasquier [cinéaste, danseur, ou metteur en scène, auteur notamment des films L’Italie ou Borobudur, ndlr.]  m’a offertes et qu’il a tournées en 1988, en HI8, au Palace, lors d’une des premières soirées House à Paris, la « French Kiss ». L’émotion que procurent ces images, je crois, a à voir avec la reconnaissance : absolument rien n’a changé – sauf la qualité de l’image. Les gens sont habillés comme aujourd’hui, dansent de la même manière, se draguent, s’embrassent… Au point qu’on avait même hésité à « détériorer » ces images pour que le spectateur saisisse bien la différence.

Et cette permanence si troublante, si bouleversante, explique peut-être pourquoi on a le sentiment si fort que la mort rôde dans ces images : non pas parce que beaucoup de garçons qui y apparaissent sont peut-être morts du SIDA, ou qu’on y sent des excès de drogue ou d’alcool, mais parce qu’elles racontent un excès de présent. Dans la fête le monde est à l’arrêt. Et la seule autre chose qui ne change pas, qui est toujours à l’arrêt, c’est la mort. Puis le jour se lève et…

Ton prochain projet se déroule dans une boîte, pendant 25 ans. C’est pour prolonger cette idée de la fête qui n’en finit pas ?
Je prépare une fiction librement adaptée de la nouvelle de Henry James, La Bête dans la jungle [paru en 1903, ndlr]. Ces deux films sont liés, évidemment : il y est question de danse, d’amour et de temps. C’est l’histoire d’un huis clos : pendant 25 ans, dans une immense boîte de nuit, un homme et une femme guettent ensemble un événement mystérieux. En refusant le réel, en croyant en un absolu, ils passent à côté de l’amour, de la vie. PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET 

: « Si c’était de l’amour » (Norte Distribution, 1h22), sortie le 4 mars

Crédit images : © Norte Distribution

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