
Comment est venu ce désir de retourner filmer en Bulgarie, pays où se déroulait déjà votre précédent film Western ?
J’ai précisément eu cette envie à la fin du tournage de Western. J’avais noué tellement de relations et d’amitiés en Bulgarie que je me suis dit que ne pouvais pas m’échapper trop vite des affects associés à ce pays. Mon idée de l’Europe était tellement limitée avant ça et j’ai réalisé à quel point la Bulgarie et l’Allemagne constituent des visages différents de l’Europe. Western était raconté depuis le point de vue de travailleurs allemands venus en Bulgarie et je voulais désormais raconter une nouvelle aventure. J’étais en même temps pleine de doutes car je me demandais si en tant que réalisatrice allemande j’étais autorisée à raconter une nouvelle histoire sur la Bulgarie.
Finalement le point de départ a été de partager à travers le film des souvenirs du passé et des années 1990. Car ce fut une grande période du changement pour l’Europe qui vivait les conséquences de la chute du Mur de Berlin. Mais cette période qui devait d’abord nous rassembler a fini par créer selon les pays des expériences différentes qui nous ont séparés. Et cela se ressent encore aujourd’hui au niveau politique. J’ai donc parlé avec beaucoup de personnes de ma génération, qui avaient vingt ans au début des années 1990 et certaines m’ont dit que c’était une « époque masculine », que c’était « l’âge des hommes » et « pas une époque pour les femmes », que c’était « comme une guerre ». Je me suis alors interrogée sur les genres cinématographiques à connotation masculine et cela a donné une direction nouvelle au film. J’ai écrit une histoire de violences sexuelles contre les femmes remontant à cette époque. Il y avait beaucoup de réalités différentes dans la Bulgarie des années 1990 et je raconte donc ici quelque chose de spécifique et pas de général et global. Mais j’avais donc cette envie de faire des recherches sur la question du genre, d’aller dans différents lieux et de confronter cette idée avec la réalité de mes rencontres sur place.
Dans Western, les personnages principaux étaient masculins. Ici l’héroïne du film est une femme bulgare, Veska, qui apparaît au bout de dix minutes. Comment s’est fait ce choix ?
Il était depuis le début clair pour moi que le film commencerait avec un homme [le personnage de Saïd, ndlr] et qu’ensuite une femme prendrait le relais. Elle devait être un personnage qui observe les situations et qui réfléchit avant de prendre des décisions. Car dans ma réflexion sur le genre, il était important de savoir qui regarde qui et depuis quelle perspective nous avançons dans la narration. Il fallait une héroïne qui, après avoir été très regardée, devient celle qui regarde. Et comme elle était une jeune femme adulte dans les années 1990 et qu’elle représente en quelque sorte une survivante de cette époque, il fallait nécessairement que ce soit une héroïne un peu âgée. Mais je me disais que ce serait parfait si on ne se posait pas trop la question de son âge et que cette histoire digne fonctionne aussi comme une narration atemporelle. Et en parlant à des femmes et des hommes bulgares de cette génération, j’ai découvert à quel point toutes ces personnes sont douées pour l’improvisation.
Car cette génération a survécu à beaucoup de choses, comme la grande inflation de 1996 en Bulgarie où on ne pouvait littéralement rien acheter, et cela explique pourquoi les gens ne restent généralement pas rivés à un seul métier et vont de profession en profession. Cela les a poussés à être très créatifs. Pour mon héroïne Veska, j’ai fait un grand casting d’actrices non professionnelles et j’ai rencontré beaucoup de femmes intéressantes. Et il y a eu une évidence quand j’ai rencontré Yana Radeva. Elle a dans sa vie été géologue puis directrice de casino, justement parce que les budgets dédiés à la recherche ont été réduits, et elle a vendu aussi des produits agricoles Elle a donc pratiqué différentes activités et a connu aussi cette ambiance très masculine des années 1990. Et si le personnage était fictif au départ, Yana lui a évidemment apporté beaucoup d’éléments. Elle a été très courageuse durant ce tournage, qui était le premier de sa vie, elle avait une relation très franche et directe avec la caméra.
Vous filmez au départ la nature comme un lieu calme et lumineux. Puis on entre dans une ambiance plus citadine et nocturne où les espaces deviennent plus inquiétants.
On avait tellement de décors différents, aussi bien dans la campagne que dans la ville de Svilengrad [située au sud de la Bulgarie, non loin des frontières avec la Grèce et la Turquie, ndlr] que le défi était de créer une connexion visuelle entre tous ces éléments. Et plus le film entre dans la nuit, plus les espaces et les éclairages se modifient. Avec le chef opérateur Bernhard Keller, on voulait jouer sur les contrastes entre des éléments naturels et des éléments artificiels relevant d’une construction fictionnelle. Mais ce qui était théorique au début l’est devenu de moins en moins et on a créé au fur et à mesure une texture et une matière qu’on expérimentait en direct. C’était assez complexe, d’autant que nous n’avions pas un budget énorme.

Le film raconte à quel point le passé et les années 1990 ont influé sur l’identité des personnages et leur imaginaire. Est-ce que vous diriez qu’on n’est jamais complètement sortis de cette période au niveau politique ou culturel ?
Je dirais surtout qu’il y a eu comme un backlash. Les gens puissants à l’époque continuent de se protéger entre eux et cela crée une sorte de retour en arrière. Je ne pensais vraiment pas qu’on reviendrait aujourd’hui à un tel état de déstabilisation et de décivilisation de nos sociétés et qu’on entendrait encore des paroles aussi violentes et décomplexées prononcées contre les étrangers ou les femmes. Cette expression de haine et de mépris devait sûrement être là avant mais je suis stupéfaite de réaliser qu’on se trouve à un moment sensible où il va falloir agir pour protéger nos sociétés. Le film traite de récits de guerres, de séparations, de qui gagne et perd dans le système actuel.
Mais durant toutes ces années de préparation du projet, j’ai aussi rencontré beaucoup de gens, souvent situés très loin des positions de pouvoir et de domination, qui vivent avec beaucoup d’empathie et d’attention pour les autres. Cela m’a touchée de voir qu’une solidarité est encore possible au milieu des tragédies. Je ne voulais par ailleurs évidemment pas prendre position contre les hommes de manière générale dans ce film. J’ai repensé à cette phrase de Jane Campion qui disait dans une interview que les chemins des garçons et les filles se séparaient habituellement à la puberté et que tout le reste de leur vie ils tentaient de se retrouver et de combler les différences. Et dans L’Aventure rêvée, on voit en effet un homme et une femme avoir enfin l’opportunité de se comprendre après tant d’années.

Pour ce film qui mélange en quelque sorte le polar et le naturalisme, aviez-vous des sources d’inspiration précises ?
Pour ce film, je pensais plutôt à des cinéastes qu’à des œuvres précises. Dans ma petite sacoche, il y avait Abbas Kiarostami, Michelangelo Antonioni… Et il y a forcément beaucoup de films auxquels on peut penser, puisque je traite d’une atmosphère belliqueuse avec des conflits, qui impliquait qu’il y ait une résistance à l’intérieur du film. Au niveau de la mise en scène, quelque chose s’allège à la fin, comme une ouverture à la liberté.
Que signifie d’ailleurs ce titre, L’Aventure rêvée ?
C’était le titre de travail et il est resté jusqu’au bout car il correspond bien au film. Dans mon expérience de spectatrice puis de réalisatrice j’ai grandi avec les films de genre remplis d’aventures. Je regardais beaucoup de westerns avec mon père et c’est devenu un genre confortable et familier pour moi. Mais en même temps j’ai réalisé que je m’étais beaucoup identifiée à des héros masculins. J’avais donc cette image du genre comme d’une architecture que tout le monde connaît et je souhaitais, à la manière d’une voyeuse, entrer dans les coulisses du genre pour l’éclairer et l’explorer à ma manière, afin d’être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur. Et plus tard, j’ai vu à quel point il y a dans l’aventure de ce film quelque chose d’à la fois excitant et dangereux. Les années 1990 étaient pleines de rêves et d’espoirs sur la liberté, la démocratie, le capitalisme mais il y avait aussi des choses ambivalentes puis il y a eu une grande chute de ces idéaux. Beaucoup de rêves n’ont pas été atteints et le titre fait aussi référence à cela.
Comment avez-vous vécu la présentation du film en compétition à Cannes, où il a reçu le prix du jury ?
J’ai l’impression d’avoir vécu les choses en accéléré car nous avons présenté le film et le lendemain il y a eu la cérémonie du palmarès. Il y avait beaucoup de gens de l’équipe à Cannes et c’était formidable de partager ce moment avec mon actrice, Yana Radeva. J’ai le sentiment que le film a été compris, reconnu et qu’il a déclenché des conversations intéressantes. En recevant le prix, je n’ai par contre pas ressenti une immense émotion car tout a été si rapide. J’ai d’ailleurs seulement eu le temps de voir parmi les films de la compétition Notre salut d’Emmanuel Marre, quej’ai beaucoup aimé. Et j’ai très envie de voir les autres.
Avez-vous déjà une idée de votre prochain projet ?
Ce film a vraiment occupé le cœur de ma vie ces cinq dernières années. J’ai passé mon temps à faire des recherches et à voyager. Cette équipe est devenue comme une partie de ma famille et j’ai tellement de matière issue de ce film que j’aimerais à nouveau en faire quelque chose, en restant peut-être en lien avec la Bulgarie pour mon prochain projet. Un film en appelle toujours un autre.