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SCÈNE CULTE — « L’Esquive » d’Abdellatif Kechiche 

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Alors que sort en salles ce mercredi le puissant documentaire Un pays qui se tient sage de David Dufresne, TROISCOULEURS s’intéresse tout au long de la semaine à la représentation des violences policières dans la culture. Aujourd’hui, focus sur une séquence magistrale de L’Esquive d’Abdellatif Kechiche (2004), dont la mise en scène nerveuse, tout en crescendo, traduit la fracture sourde entre des jeunes de cité et les forces de l’ordre. 

Cet article fait partie de notre dossier Quand l’art se saisit des violences policières. À l’occasion de la sortie du documentaire Un pays qui se tient sage de David Dufresne, TROISCOULEURS s’intéresse à la manière dont le monde de l’art traite du sujet des violences policières. Interviews, décryptages, focus sur des œuvres incontournables ou rares…Retrouvez tous les articles du dossier en cliquant ici.

Ciel gris, béton de la cité à l’horizon. Dans une voiture garée au milieu de nulle part, Lydia et Krimo (Sara Forestier et Osman Elkharraz) fument et écoutent de la musique. « Y a les keufs », avertit l’un de leurs camarades, posé à l’extérieur. Les policiers sortent de leur voiture, rôdent autour de celle des gamins. « Papiers du véhicule s’il-vous-plaît ». En un instant fulgurant, durant lequel le spectateur, autant sidéré que les personnages, ne saisit pas bien ce qui se passe, le contrôle d’identité tourne à l’interrogatoire suspicieux, puis à la fouille au corps-à-corps injustifiée, puis à la neutralisation totale des ados : visages collés contre le capot, poches vidées, corps paralysés. Tout va crescendo, glisse comme une mécanique parfaitement rodée, d’autant plus insidieuse que rien dans la mise en scène ne la prédisait, la méfiance implicite tourne à l’affrontement – affrontement qui en réalité n’en est pas un, les jeunes ayant à peine résisté à la violence des forces de l’ordre.

 

Pour comprendre l’importance de cette séquence, tout en agressivité sourde, il faut la mettre en regard avec le récit global de L’Esquive. Abdellatif Kechiche y met en scène une bande d’ados d’un lycée de banlieue, qui répètent Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux pour le spectacle de fin d’année. Tout au long du film, les joutes vives et électriques de l’écrivain deviennent une langue à travers laquelle les personnages repensent leurs propres flirts, leurs propres hésitations, découvrent une nouvelle façon de communiquer – sans jamais abandonner le jargon de la rue, tout aussi inventif, qui fait le sel de leurs échanges. L’Esquive est donc un film sur la parole réconciliatrice, capable de synthétiser plusieurs identités, mais aussi sur la puissance de l’expression scénique, capable de redonner aux jeunes une confiance en eux, une existence propre, un moyen de création.

Or justement, tout dans cette séquence nie l’élan vital que le reste du film s’applique à construire fébrilement. C’est cette caméra à l’épaule nerveuse, qui morcelle leurs visages, et adopte leur point de vue apeuré, comme s’ils n’étaient plus que des animaux livrés en pâture à une autorité hors de contrôle, abusive. Ce sont les travellings tremblotants façon documentaire, qui exposent cliniquement leur impossibilité à riposter, leur paralysie, le rythme saccadé qui dit la panique, les ordres assénés qui finissent dans la cacophonie. Après s’être extirpé de la violence verbale et physique par le théâtre, la réalité des rapports de force les rattrape : ils sont de nouveau réduits au silence, leurs corps sont contraints. En cinq minutes, le réalisateur met à nu une fracture réelle, sociale, mais aussi plus symbolique, celle qui empêche les jeunes de cité de mettre des mots sur ce qu’ils vivent – en témoigne le dernier plan de la séquence sur le livre malmené et gisant du Jeu de l’amour et du hasard, dernier vestige d’un monde où il était possible de parler librement.

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