Sandrine Bonnaire sur « Sans toit ni loi » : « Si on me confiait ce rôle-là, c’était que j’étais quelqu’un de solide. »

Sandrine Bonnaire revient pour nous sur l’un de ses rôles les plus marquants, celui de Mona dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda (1985), cette routarde rebelle retrouvée morte dans un fossé en plein hiver, dont tous ceux qui ont croisé sa route vont tenter de recomposer l’histoire – sans jamais réussir à percer son mystère. Ce film dur, sans compromis et encore d’actualité exalte la liberté, la marge et l’indocilité dans une France rance marquée par la xénophobie. Inratable et culte, il ressort en salles ce 11 mars en version restaurée.


Sans toit ni loi Agnes Varda

Du personnage de Mona, Agnès Varda disait qu’elle était comme un « miroir sur la route », empruntant la formule à Stendhal. Reflète-elle encore quelque chose de notre époque selon vous ?

Peu de choses ont changé, au fond. Une femme sur la route s’expose toujours au danger. Et ce, même si dans la société on s’intéresse un peu plus aux femmes, qu’on leur donne un peu plus la chance de s’exprimer. Mona rêve de liberté, elle traverse la société sans s’en soucier, et ce sont les autres qui se révèlent. Parce qu’elle ne demande rien d’autre aux gens que du pognon pour pouvoir manger. Je crois qu’il n’y a pas tant de solidarité que ça aujourd’hui. J’ai l’impression qu’il y a plus d’individualisme, qu’on est encore moins avec l’autre.

Pour vous présenter le rôle Varda vous a dit « C’est une fille qui ne dit jamais merci, qui pue, et qui dit merde à tout le monde» Quelle a été votre réaction ?

J’ai trouvé ça drôle ! J’ai ri, je crois, et j’ai dit : « Ça me plaît, je le fais. »

Vous sortez alors d’À nos amours de Maurice Pialat pour jouer une nouvelle figure de rébellion. Comment ça marque une vie d’incarner très jeune cette indocilité ?

J’ai envie de dire que j’ai commencé par deux rôles assez forts, pas des rôles de « minettes » comme on dit. J’ai senti très vite que j’avais a faire à des metteurs en scène costauds. Et que si on me confiait ces rôles-là, c’était que j’étais quelqu’un de solide. Ça, ça m’a rassurée.

Ce qu’il y a de fascinant chez Mona, c’est qu’elle se dérobe toujours, on ne sait quasi rien de son histoire. Qu’est-ce que vous vous racontiez à vous-même sur ce personnage ?

Rien du tout parce que j’avais un exemple. C’était Djamila, la fille dont Varda s’est inspirée, qui vivait sur la route et qui est venue plusieurs fois sur le tournage. Je suis partie avec elle faire du camping, parce qu’Agnès m’avait demandé d’apprendre à monter une tente, à faire un feu. Djamila ne racontait rien de sa vie, donc je me suis dit qu’il suffisait de la regarder. Après tout, on n’est pas obligé d’aller chercher dans le passé d’une personne pour pouvoir la jouer. Venait-elle de la DDASS ? Avait-elle des parents ? Même si j’avais connu son histoire, je ne sais pas si ça aurait apporté quelque chose au rôle. Alors, j’ai simplement joué des situations.

Mona est aussi une figure féministe, qui s’impose dans l’espace public par rapport aux hommes. Cet aspect-là, vous en parliez avec Varda ?

J’étais consciente de la dangerosité à laquelle on s’expose dans la rue quand on est une femme. Agnès me le rappelait, mais j’étais déjà avertie car, avant de faire du cinéma, je partais souvent en stop avec des copines, ma sœur… On est tombées sur toutes sortes de mecs. On s’en est toujours bien sorties, on a toujours réussi à se sauver, mais on a quand même eu quelques méchantes aventures… Je n’étais pas naïve, je savais tout ça.

Le film est sorti en 1985, l’année de création des Restos du cœur. Que vous inspire cette coïncidence ?

Je n’avais pas fait le rapprochement. Je pense que si Mona avait rencontré les Restos du cœur, ça l’aurait bien aidée. Même si elle croise aussi des gens sympathiques sur sa route. Le personnage joué par Macha Méril, celui de Yolande Moreau, le berger. Bon, lui, il lui fait la morale, mais en même temps, c’est normal. J’aurais Mona devant moi, je lui dirais la même chose : « La liberté, ce n’est pas ça. » Elle est dans une illusion totale, elle veut juste que personne ne l’emmerde. Mais on est obligés de faire avec la société. C’est impossible de vivre seul.

Est-ce un rôle qui a marqué votre rapport à la marge, voire votre sensibilité politique ?

Non, car je connaissais quelqu’un qui récupérait des gens de la rue, qui les faisait bosser au noir. Pas politiquement, mais ce que ça m’a surtout appris, c’est qu’actrice est un métier. Parce que ce personnage est tellement loin de moi. Je ne l’ai pas fait en m’amusant, en me disant « fastoche », comme je l’avais fait avec mes films précédents.

Que diriez-vous à une jeune fille qui a l’âge de Mona aujourd’hui pour l’encourager à voir Sans toit ni loi ?

Je lui dirais d’abord qu’elle va découvrir une œuvre d’Agnès Varda, et à quel point c’est une artiste importante, une grande plasticienne, une grande photographe aussi. Qu’elle va assister aux débuts d’une jeune comédienne, en l’occurrence moi, qui avait déjà fait trois films. Et que ça a été un film très important pour ma génération, quand j’avais son âge.