Comment représenter la violence au cinéma ?

Chaque mois, Maxime Toscan du Plantier décrypte un film récent à l’aide de concepts philosophiques. Cette fois-ci, rebondit sur la sortie d’« Un simple accident » de Jafar Panahi, Palme d’or au dernier Festival de Cannes, pour penser la représentation de la violence dans le cinéma contemporain.


Les Nuits de Masshad d'Ali Abbasi
Les Nuits de Masshad d'Ali Abbasi

Comment représenter la violence du monde actuel ? Nul doute que, depuis l’invention du cinéma, cette question n’a cessé de tarauder les cinéastes. Elle se pose cependant avec d’autant plus d’acuité qu’aujourd’hui les images violentes intègrent notre quotidien. Un simple accident de Jafar Panahi, sorti cet octobre au cinéma, propose une réponse originale et importante.

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Pour la comprendre, on peut comparer ce long à un autre film sur la violence dans l’Iran contemporain, Les Nuits de Mashhad d’Ali Abbasi (2022). Le film d’Abbasi retrace l’histoire d’un tueur en série qui a assassiné seize travailleuses du sexe à Mashhad de 2000 à 2001. Le cinéaste entend clairement critiquer cette violence sexiste et, en montrant l’inaction des autorités locales, dénoncer ce qu’il appelle une « société tueuse ». Cependant, il le fait en nous infligeant de longues scènes de meurtre, montrant crûment la douleur et les corps martyrisés des victimes. Quel est le problème ? Ne faudrait-il pas regarder l’horreur en face ?

Cette question, l’essayiste Susan Sontag la posait en 2003 à propos de la photographie de guerre dans Devant la douleur des autres. Comme Abbasi, les photojournalistes justifient la diffusion d’images parfois choquantes au nom de leur capacité à témoigner des atrocités qu’elles représentent. Pourtant, dit Sontag, montrer des corps meurtris a toujours fait partie des stratégies de déshumanisation qui ont accompagné l’esclavage ou les crimes de masse du xxe siècle : il n’y a que les corps des dominés que l’on s’autorise à exhiber sans considération pour leur intimité ou consentement.

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Un simple accident de Jafar Panahi © Les Films Pelleas

De fait, et malgré son intention, le film d’Abbasi reproduit, dans sa manière de filmer, les rapports de pouvoir qu’il entend dénoncer : le tueur contrôle l’intrigue et occupe l’écran, tandis que les victimes sont réduites à des personnages secondaires dont on ne voit presque que l’agonie. Même la protagoniste, une journaliste jouée par Zar Amir Ebrahimi, ne peut avancer dans son enquête qu’en se présentant comme une prostituée, pour être ciblée par le tueur. De bout en bout, il garde le pouvoir. Lorsqu’elle parvient à le faire arrêter, c’est lui qui décide de saborder son procès, contraignant le juge à le condamner à mort.

Panahi propose une tout autre approche. Son film, qui porte sur la violence d’État et les tortures subies dans les prisons du régime, aurait pu lui aussi sombrer dans le macabre, mais il fait le choix de ne jamais montrer ce qu’ont subi ses personnages. Il ne le cache pas pour autant : face à celui qu’ils croient être leur tortionnaire, l’un est figé de peur, l’une s’évanouit, l’autre entre dans une rage incontrôlable. Mais, rapidement, les structures de domination s’inversent. Les victimes enlèvent leur bourreau et le confrontent à ce qu’elles ont subi et, ce faisant, contrôlent l’action et l’intrigue, occupent l’écran, tandis que lui passe le film hors champ, endormi, enfermé, passif. Déchoir les bourreaux de leur pouvoir, l’espace d’un film, pour appeler le jour où cela aura enfin lieu dans la vie réelle, n’est-ce pas ça, finalement, le vrai geste révolutionnaire ?

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