QUEER GAZE · Hélène Hazera : «J’ai eu une identification très forte avec Marlène Dietrich »

Elle a été journaliste, actrice, membre du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) et des Gazolines dans les années 1970, d’Act Up-Paris en 1998, où elle était responsable de la commission trans. Judith Abitbol retrace son parcours dans un documentaire doux et drôle, « Hélène trésore transnationale », en salles le 1er avril. On a interrogé Hélène Hazera, 74 ans, sur les premières images qui ont résonné avec son identité de « trans femme ».


helene hazera
© GODOT PRODUCTION

« Quand j’avais 14-15 ans, j’habitais dans l’avenue de New York [dans le XVIe arrondissement de Paris, ndlr]. J’allais beaucoup à la Cinémathèque française du Trocadéro, à côté de chez moi. Il y a une scène dans Queen Kelly d’Erich von Stroheim, avec Gloria Swanson [réalisé en 1929 et sorti en France sous le titre La Reine Kelly, ndlr]. On y voit des orphelines d’un couvent marcher dans un parc, dans une principauté d’Europe centrale. Une nuit, elles rencontrent des soldats de la garde royale. Il y a un échange de regards entre Kelly, le personnage qu’incarne Gloria Swanson, et le chef de la garde, également fiancé de la reine. Et Kelly perd sa culotte. Le chef de la garde se met à rire. Kelly ramasse sa culotte et la lui lance au visage. Il la ramasse. Il la respire. C’est un tourment érotique.

Pour un film de cette époque-là, Stroheim allait très loin. Dans cette scène, je n’ai pas forcément ressenti une identification précise au personnage joué par Gloria Swanson. J’en étais encore plutôt à une identité homosexuelle.

Ensuite, il y a eu Greta Garbo. Par exemple, dans Mata Hari [de George Fitzmaurice, 1931, ndlr], où elle danse en tenue cambodgienne de Hollywood. Et, surtout, il y a eu Marlene Dietrich. J’ai eu une identification très forte avec elle. Dans Rancho Notorious de Fritz Lang [L’Ange des maudits en version française, sorti en 1952, ndlr], tourné à Hollywood, il y a une scène, dans un saloon, où des femmes chevauchent et brossent des hommes qui marchent à quatre pattes. On voit toutes leurs dentelles. Il y a ensuite une course de femmes avec des hommes qui sont en dessous, les femmes sont au-dessus d’eux. Ce n’est pas le genre de scène qu’on voyait partout.

Plus tard, il y a eu La Poupée de Jacques Baratier [1962, ndlr]. C’est le premier film dans lequel joue une trans, Sonne Teal. C’est l’histoire d’un savant qui trouve le moyen de se projeter dans le corps de la veuve du dictateur du pays. J’ai été très impressionnée par ce film. Quand j’étais critique télé [pour Libération, à partir de 1978, ndlr], il n’y avait pas beaucoup de choses à se mettre sous la dent, mais il y a eu le téléfilm La Part de l’autre [1985, ndlr] de Jeanne Labrune. Les frères Malet [Laurent et Pierre, ndlr] y incarnent des jumeaux : l’un est hétéro, l’autre homo. Celui qui est homo drague pour celui qui est hétéro, car ce dernier ne sait pas séduire les femmes. Labrune était la reine des scénarios compliqués.

J’ai joué moi-même dans le téléfilm Les Intrigues de Sylvia Couski [d’Adolfo Arrieta, 1974, ndlr], c’était un rôle muet [comme dans Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard, en 1980, où elle interprète la colocataire de l’héroïne, campée par Isabelle Huppert, ndlr]. C’est un peu mon film de transition. Mais je préfère Tam-Tam [d’Adolfo Arrieta, 1976, ndlr], où j’étais arrivée à la fin de ma transition et où je suis un peu jolie. »

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Hélène trésore transnationale de Judith Abitbol, Singularis Films (1 h 34), sortie le 1er avril

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