Le pouvoir présidentiel au prisme du cinéma

Chaque mois, Maxime Toscan du Plantier décrypte un film récent à l’aide des sciences humaines. Ce mois-ci, il met en regard « Le Mage du Kremlin » d’Olivier Assayas et « La grazia » de Paolo Sorrentino.


LeMageDuKremlin O ASSAYAS Photo 2 c Carole Bethuel
"Le mage du Kremlin" d'Olivier Assayas

Janvier 2026 a offert deux représentations antinomiques du pouvoir présidentiel au cinéma. Entre Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas et La grazia de Paolo Sorrentino, le fossé ne saurait être plus grand. Chez Assayas, tout n’est qu’intrigue et manipulation, ce qui correspond à la grande stratégie de Vadim Baranov, le conseiller fictif de Vladimir Poutine. Sorrentino, au contraire, met en scène l’indécision d’un président italien vieillissant aux pouvoirs limités. Bien qu’ils soient inspirés de faits réels, ces deux films sont des fictions ; l’impression qu’ils nous laissent découle de la manière dont ils sont écrits et réalisés.

« Le Mage du Kremlin » d’Olivier Assayas : la fabrique de Poutine

Le film d’Assayas a une structure narrative complexe, héritée du livre du même nom de Giuliano da Empoli. On y suit un professeur d’université américain à Moscou dans les années 2020, qui relate sa rencontre avec Baranov, désormais à la retraite. Le film retrace le déroulement de cette rencontre, au cours de laquelle Baranov raconte sa vie, sa carrière, et son rôle dans l’ascension de Poutine dans les années 1990 et 2000. Le récit prend la forme d’une série de flash-back, où le Baranov âgé donne en voix off le sens de la scène qui se déroule sous nos yeux, comme dans un roman dont le narrateur parle au passé d’événements qui ont déjà eu lieu.

Ce qui influence la manière dont on interprète ce qui se passe à l’écran. Comme l’expliquait le linguiste Émile Benveniste dans Problèmes de linguistique générale (1966), le récit d’une histoire au temps du passé distancie les événements de celui qui parle, en les présentant comme indépendants de sa volonté, si bien que « les événements semblent se raconter eux-mêmes ». Ici, ce n’est donc pas Baranov qui parle, c’est l’histoire de la Russie contemporaine qui se dit à travers lui. L’effet sur le public est donc de nous présenter l’ascension de Poutine et sa prise de contrôle sur la Russie comme quelque chose d’inéluctable, que l’on ne peut que se contenter de regarder passivement.

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« La grazia » de Paolo Sorrentino

« La Grazia » : Paolo Sorrentino revient en grâce et en épure

Dans La grazia, il n’y a pas de narrateur qui interprète pour nous ce qui se passe à l’écran. L’histoire se déroule au présent, temps que Benveniste considère comme celui de la non-distanciation. En d’autres termes : les événements ne sont pas racontés, ils ont lieu. Sorrentino souligne ainsi le thème du film, l’indécision, et implique le public, émotionnellement et politiquement.

Il nous pousse à la réflexion : faut-il gracier cette femme qui a tué son mari violent ? signer cette loi sur la fin de vie ? En cela, chacun des deux films incarne, par sa narration, le régime politique qu’il décrit. Chez Sorrentino, les choses ne semblent pas jouées d’avance, on peut peser les arguments des personnages et se réjouir ou s’outrer de la décision finale. Assayas, lui, reproduit le récit que Baranov impose à la société russe, en présentant l’ascension de Poutine comme une tragédie : déplorable, peut-être, mais inévitable et absolue.