
Avez-vous pensé ce film comme la pièce manquante de votre œuvre ?
Je dirais que non. C’est difficile de dire qu’on a terminé une œuvre… Je me sens moi-même comme un work in progress ! Je ne sais pas quels seront mes prochains films, mais je n’ai pas le sentiment d’avoir achevé ma filmographie. Pour moi, Autofiction s’inscrit dans la suite de mes vingt-trois films précédents, mais je ne pense pas que mon œuvre soit complète. Ce qui est vrai, c’est par rapport au thème central du film : l’origine de la création, le lien entre la fiction et la réalité, que je trouve extrêmement mystérieux. C’est quelque chose qui m’a toujours intéressé et que j’ai déjà abordé dans plusieurs films, comme dans La Loi du désir [1987, ndlr], La Mauvaise Éducation [2004, ndlr], Douleur et gloire [2019, ndlr]. Là, oui, j’ai le sentiment d’avoir fait le tour du sujet.
Dans Autofiction, votre alter ego le plus direct est incarné par Leo Sbaraglia, que vous aviez déjà dirigé dans Douleur et gloire – il y jouait d’ailleurs le grand amour de votre alter ego, incarné par Antonio Banderas. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce jeu de glissements entre acteurs, alter ego et votre propre vie ?
Sur le tournage de Douleur et gloire, j’avais beaucoup aimé travailler avec Leo Sbaraglia. On s’est bien entendus, et j’ai aimé sa manière d’interpréter, c’est pour ça que j’ai voulu retravailler avec lui. En tournant ce nouveau film, c’était important, pour nous, de faire une fiction. Même quand un personnage me ressemble, dès que je l’écris, il devient un personnage de fiction. Il ne s’agit plus de moi. Je ne demande jamais à un acteur de m’imiter ni de me prendre comme point de référence. Même si l’origine peut être personnelle, la fiction devient complètement indépendante. Elle se sépare de ma vie. Par exemple, dans Douleur et gloire, la maison où vit le personnage, interprété par Antonio Banderas, était une réplique exacte de la mienne. Mais je n’ai jamais confondu les deux. Le décor restait un décor. Chez moi restait chez moi.

Je crois que c’est le deuxième de vos films, après Julieta (2016), dans lequel vous vous projetez également dans un personnage féminin, incarné ici par Bárbara Lennie. C’est une double mise en abyme, puisqu’elle est l’alter ego du personnage joué par Leo Sbaraglia. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Le changement de genre de l’alter ego, c’est le personnage de Leo Sbaraglia qui le choisit. Pourquoi ce choix ? Je ne saurais pas vraiment l’expliquer. C’est une intuition. Je peux me représenter à travers un personnage masculin ou féminin, mais, en général, je préfère les personnages féminins. Ils me paraissent avoir plus de liberté, plus de richesse qu’un personnage masculin. Le fait de passer par un personnage féminin m’aide aussi à ne pas faire de l’autobiographie directe. Ça me permet de passer plus facilement à la fiction. Dans ce film, il y a, effectivement, une mise en abyme avec de multiples niveaux d’alter ego. Il y a celui de Raúl, qui est Elsa, mais Elsa, c’est aussi moi. En particulier, dans la première partie du film. J’ai transposé une nouvelle que j’avais écrite, qui porte le même titre en espagnol [Amarga navidad, « Noël amer », en français, ndlr] et qui a été publiée dans un recueil de nouvelles il y a trois ans. Au début du film, Elsa a une terrible crise de migraine. Ça, je l’ai tiré directement de mon vécu, cette migraine épouvantable, et aussi cette crise d’angoisse, ce sont deux crises que j’ai connues. Mais j’ai dû développer la nouvelle, qui était très courte. J’ai écrit cent cinquante pages de plus pour le scénario. Ça m’a suggéré une autre histoire, qui ne découlait pas de la nouvelle. C’était intéressant, je ne savais pas où ça allait m’emmener.
En fait, Elsa est un mélange entre le réalisateur, vous, et l’assistante de celui-ci. En quoi Bárbara Lennie, que vous aviez déjà fait tourner dans La piel que habito (2011), était la bonne personne pour incarner un personnage aussi complexe ?
Il y a quelque chose de très sombre dans le personnage que Bárbara Lennie interprète. Elle a énormément apporté au rôle. C’est une actrice qui a beaucoup mûri depuis La piel que habito. Aujourd’hui, elle a une technique beaucoup plus aboutie, très pure. On a l’impression qu’elle joue sans efforts. Elle a une sorte de calme intérieur, qui se communique à son personnage, même dans les situations les plus dures, les plus violentes. Ce calme ne vient pas du scénario, mais vraiment de sa manière d’être et de travailler. Et puis, en tant que femme, je trouve qu’elle est encore plus belle que lorsqu’elle a tourné avec moi, il y a treize ans. J’ai été surpris de voir tout ce qu’elle apportait au personnage. Elle lui a donné beaucoup plus de profondeur.
Le film pose la question des limites de l’autofiction, en particulier à travers le personnage de l’assistante du réalisateur, dont celui-ci se sert pour nourrir le personnage d’Elsa. Selon vous, où se situent ces limites ?
Oui, c’est le grand thème de ce film. En tant que réalisateur, on ne demande pas la permission aux personnes de notre entourage d’utiliser des éléments de leur vie, y compris les plus douloureux. Mais il y a une limite : la sensibilité morale de chacun. Moi, j’essaie d’éviter de faire du mal. Jusqu’à maintenant, je n’ai reçu aucune plainte à ce sujet. Dans le film, la seule chose qui soit fidèle à la réalité, c’est le fait que mon assistante organise mon agenda. Le reste est fiction. Quand le personnage de l’assistante se rebelle à la fin du film, cette douleur ne vient pas de mon assistante, je l’ai empruntée à d’autres personnes, à d’autres expériences – et personne ne s’est plaint, non plus, à ce jour. C’est vrai que les écrivains peuvent être dangereux pour leur entourage. Emmanuel Carrère en parlait récemment. Il disait que, quand il y a un écrivain dans une famille, ça crée forcément des conflits. Mais j’essaie de faire très attention.
Au moment où le personnage de Bárbara Lennie a une crise d’angoisse, en décembre 2004, que viviez-vous, vous-même ? Vous étiez en train d’écrire Volver (2006) ?
Je ne m’en souviens pas très bien, mais je me rappelle que lorsque j’ai fait cette crise d’angoisse, ce n’était pas lié à mon travail. Je n’en ai jamais su l’origine, en fait. Aussi, à l’époque, je ne savais pas du tout ce qu’était une crise d’angoisse. Je l’ai appris au moment où j’ai vu un médecin et qu’il m’a prescrit des médicaments. Cette crise, je l’ai peut-être même eue en 2003. Il me semble que j’étais plutôt en train de travailler sur La Mauvaise Éducation.

Au détour d’une scène de fête, qui a lieu chez le personnage joué par Rossy de Palma, on aperçoit les Javis, ainsi que plusieurs personnes qui ont joué dans leur série La mesías. Quelle relation entretenez-vous avec eux ? Vous vous influencez mutuellement ? [Quelques jours après cette interview, on a su que Javier Calvo et Javier Ambrossi allaient se retrouver pour la première fois en Compétition officielle à Cannes – donc au côté de Pedro Almodóvar – pour présenter La bola negra, ndlr]
Pour moi, ils représentent le Madrid actuel, celui que j’aime. Ils font partie d’une nouvelle génération de cinéastes de la scène madrilène contemporaine. Tout ce que l’on voit nous influence d’une manière ou d’une autre. Mais, eux, ils disent que je suis leur référence principale. Et, sans doute, l’influence va davantage dans ce sens-là. Ce que je voulais, avec la scène où l’on voit toutes ces personnes se faire prendre en photo, c’était montrer une image de ce Madrid d’aujourd’hui, faire une sorte de photographie de cette génération.
Photographie : Odieux Boby pour TROISCOULEURS
Autofiction de Pedro Almodóvar, Pathé (1 h 51), sortie le 20 mai