
Il y a des films comme des miracles, capables d’invoquer en quelques images un monde perdu. Et quel monde que celui ressuscité par Once Upon a Time in Harlem. En 1972, le cinéaste expérimental William Greaves réunit et filme dans la villa de Duke Ellington les grands noms de la Renaissance de Harlem : Eubie Blake, Noble Sissle, Leigh Whipper…
Dans les années 1920, en pleine Amérique ségrégationniste, ces artistes afro-américains ont crié la douleur de la discrimination raciale avec le jazz, ont peint la fierté de leurs racines à grand renfort de couleurs chaudes, d’arabesques colorées.
Cinquante plus tard, que reste-il de cet héritage politique ? David Greaves, fils de William Greaves, a plongé les mains dans les archives de son père pour faire entendre ces pionniers. Non pas d’une voix d’outre-tombe, car son film, vif, limpide, n’a rien d’un tombeau. Mais plutôt comme une grand-messe profane, une agora : on se frotte à la sémantique (faut-il dire « nègre » ou « Afro-Américain ?»), on fait mentir les idées reçues ( « Pour nous, le jazz n’était pas une révolution » dira le peintre Aaron Douglas). C’est à peine si David Greaves touche à cette matière dense – la caméra de son père était déjà d’une intelligence redoutable, survolant en plan-séquence les groupes sans s’appesantir sur les leaders charismatiques, avec un esprit démocratique.
La grâce se joue au montage. David Greaves condense en moins de deux heures le foisonnement d’une période, fait vivre plusieurs visages et instants simultanément par des split-screen dynamiques. « On ne peut pas vraiment parler d’une époque qu’on a vécue au présent, on ne se demande pas ce qu’elle signifiera un jour, ni comment on en est arrivé là » dit le poète Richard Bruce Nugent. Troublant exercice temporel, qui semble juxtaposer la vérité de l’instant et son commentaire rétrospectif, Once Upon a Time Harlem réalise pourtant cet impossible.