
« Les mensonges ont toujours été considérés comme des outils nécessaires et légitimes, non seulement du métier de politicien et de démagogue, mais aussi de celui d’homme d’Etat. »
Hannah Arendt, La Crise de la culture (première parution parue aux Etats-Unis en 1954, puis traduite en France aux éditions Gallimard en 1972)
« Machiavel dit à peu près la même chose. Ça me semble assez discutable. Poutine est l’incarnation contemporaine du mal à beaucoup d’égards. Il a de nombreuses caractéristiques du politique telles qu’Arendt les décrit. J’ai envie de dire que c’est peut-être le moindre de ses défauts. Je pense que la pratique du pouvoir par Poutine est bien pire que ce que décrit Hannah Arendt, parce qu’elle implique le crime, le meurtre, son lot d’horreurs. Je ne suis pas très sûr de savoir comment il faut aborder Poutine. Moi, j’ai abordé cette figure de monstre quand il s’étend, prend conscience du pouvoir qu’il a entre les mains. »

« Poutine n’était pas un grand acteur comme je le croyais mais seulement un grand espion. Métier schizophrénique qui requiert, c’est certain, des qualités d’acteur. Mais le véritable acteur est extraverti, son plaisir de communiquer est réel. L’espion, en revanche, doit savoir bloquer toute émotion, si tant est qu’il en ait. »
Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin (éditions Gallimard, 2023)
« Je compléterais ça par une autre citation de Giuliano da Empoli qui figure dans le film. C’est un dialogue qui vient du livre. C’est une rencontre entre Baranov et Boris Berezovsky [ancien conseiller, cet homme d’affaires retrouvé mort chez lui en 2013 était devenu un féroce opposant à Vladimir Poutine, ndlr] en exil, où Baranov dit : « C’est espion. » Et Berezovsky lui répond : « Non, c’est un contre-espion. » Le travail d’un espion consiste à observer des faits et à les transmettre à ceux qui en feront l’usage, tandis que celui du contre-espion, c’est de voir des conspirations partout et de les inventer si besoin. Donc il est habité plutôt par la question du mensonge que par celle d’une vérité volée qui serait celle de l’espion. »

« Plus le Russe est malheureux, plus il est russe. Voilà ce qu’écrit et déplore ma mère en 1988, quand l’Union soviétique craque de partout, mais tient encore. »
Emmanuel Carrère, Kolkhoze (éditions P.O.L., 2025)
« Ça tient beaucoup au rapport d’Emmanuel à sa mère : il n’a pas exactement le même point de vue qu’elle sur la Russie. Je ne suis pas un expert de l’histoire russe. J’en sais suffisamment pour faire un film. J’ai lu Guerre et Paix pendant la préparation du film, j’ai essayé de m’immerger dans la culture russe, mais honnêtement, est-ce que ça a des conséquences sur le film ? Pas vraiment. J’ai fait une chose qui tient à moi. J’ai eu la chance d’aller en Russie en 1991-1992, juste après la chute du mur de Berlin [en 1989, ndlr]. Il y avait une jeunesse qui avait foi dans le futur. J’ai rencontré des élèves d’écoles de cinéma, des apprentis acteurs, et je voyais cette euphorie : « On a vécu sous la chape de plomb du communisme pendant des décennies, aujourd’hui on est libres, aujourd’hui on va faire ce qu’on veut. » Il était très important qu’on sente à quel point ce qui s’est produit par la suite a été l’anéantissement de ces espoirs. C’est ce que la Russie aurait pu devenir. La première rupture ouvre les portes d’une forme de liberté. La deuxième referme violemment une porte en métal sur ce qui aurait pu éclore à ce moment-là. »

« L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir… C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout. »
Guy Debord, La Société du spectacle (publié initialement en 1967 chez Buchet-Chastel, puis réédité chez Gallimard en 1992)
« C’est admirable. C’est le génie de Debord. Il est mort en 1994. Ça aurait pu être écrit aujourd’hui, ou demain. Ce qu’il dit là détermine la nature même du politique. J’aurais été très content de mettre en exergue du Mage du Kremlin cette citation, qui colle parfaitement au film. »
