
Après The Chaser (2008), The Murderer (2011) et The Strangers (2016), vous vous tournez vers la science-fiction et l’invasion extraterrestre. Comment votre parcours au cours de la dernière décennie a-t-il façonné Hope ?
Je ne cours pas après les faits divers pour écrire mes scénarios. Au fond, j’ai le sentiment de raconter la même histoire à chaque film. La vraie différence tient au point de vue que l’on choisit : tout dépend du regard que l’on pose sur les événements et de l’endroit d’où on les observe. C’est ce simple décalage d’angle qui donne l’impression de voir des récits totalement différents. Après avoir terminé The Strangers, et avoir été le témoin de tant d’événements tragiques et douloureux qui se déroulent partout à la surface du globe – des drames humains si déchirants que l’on a parfois simplement envie de détourner le regard –, je me suis retrouvé une nouvelle fois confronté à une interrogation presque obsessionnelle : pourquoi ces tragédies continuent-elles inlassablement de se produire ? Pourquoi ces catastrophes s’abattent-elles ainsi sur nous ? J’ai voulu porter cette interrogation à un niveau encore plus profond, plus radical et cosmique. C’est précisément cette volonté de pousser la réflexion à son paroxysme absolu qui m’a conduit, cette fois, à me tourner vers l’espace lointain, à introduire des entités extraterrestres dans le tissu narratif de l’histoire et à adopter une approche viscérale pour affronter cette énigme.
« Hope », la valse entre horreur et science-fiction de Na Hong-jin
La première heure frappe par sa tension : une traque épurée entre une menace destructrice et un flic aux abois. Comment avez-vous pensé ce dispositif scénique, qui semble vouloir pousser le cinéma de genre dans ses derniers retranchements ?
Ce dispositif ne se limite pas à cette entame : en réalité, il innerve l’œuvre dans sa globalité. Sur les cinquante premières minutes, l’intrigue repose sur un fil conducteur extrêmement limpide : un policier traverse et fouille méthodiquement un village isolé à la recherche d’un monstre. La suite fonctionne sur ce même dépouillement narratif. Le scénario est d’une simplicité absolue, mais j’ai choisi de le traduire à l’écran par des scènes très étirées, sur un tempo long, où l’espace devient un piège physique. Mon but était clair : l’essentiel de l’histoire ne se dévoile que tardivement, afin de provoquer une déflagration de lucidité chez le spectateur au moment où tout s’emboîte enfin. Au-delà de cette mécanique de révélation, j’avais surtout un désir viscéral, en tant que réalisateur, de m’imposer ce défi formel. En regardant des œuvres fondatrices comme Duel de Steven Spielberg, Sang pour sang des frères Coen, ou encore Mad Max. Fury Road de George Miller et The Host de Bong Joon-ho, mon ambition était de concevoir quelque chose d’encore plus intense, qui atteigne un degré supérieur de sidération. L’histoire n’est pas absente de Hope. Au contraire, elle est dosée avec une grande précision selon les nécessités de l’action. Mais mon obsession première était tournée vers cette expérience plastique et temporelle : étirer le temps à partir d’un postulat minimaliste pour décupler la tension dramatique, maximiser le plaisir visuel et offrir une véritable décharge en salles.
NOUVELLE STAR · Jung Ho-yeon, la révélation éclatante de « Hope »
Ce minimalisme narratif tranche pourtant avec l’hyperdensité labyrinthique de vos précédents longs métrages. Craignez-vous de dérouter vos admirateurs ?
Je sais parfaitement que les spectateurs familiers de mon travail s’attendent à un foisonnement comparable à celui de The Strangers. Par rapport à mes œuvres passées, certains pourront juger l’intrigue texturée différemment, plus linéaire, et le reste dépendra éventuellement d’un second volet si celui-ci voit le jour. Mais, aujourd’hui, mon message au public est d’une grande simplicité : oubliez vos grilles d’analyse habituelles, plongez dans l’expérience de manière frontale et prenez-y un plaisir viscéral.
Le tempo global impressionne, alternant étirement du temps et déflagrations d’action. Comment s’est orchestré ce travail sur le rythme et le montage ?
C’était mon objectif prioritaire dès le premier jour de tournage. Il faut bien mesurer les attentes écrasantes du public en Corée du Sud où les spectateurs jugent un film à travers l’idée d’un « pentagone ». Pour eux, une œuvre réussie doit répondre à cinq critères obligatoires : un scénario complexe, de l’action spectaculaire, une générosité de divertissement, tout en offrant de l’humour et de l’émotion. Si ces conditions sont remplies, une œuvre est saluée comme un grand film par notre culture cinématographique. Avec Hope, ma volonté était de faire imploser ce carcan étouffant et de proposer un contre-modèle. Je voulais poser directement la question aux spectateurs coréens : « Un film peut-il s’affranchir de ce schéma traditionnel tout en restant une œuvre de grande qualité ? Qu’en pensez-vous ? » En dehors de la Corée, le public appréhende le cinéma avec une autre sensibilité, ce qui rend cette question moins centrale. Mon but était de concentrer toute l’énergie sur la puissance du dispositif en salle : éprouver la dose de frissons, d’immersion et de pure tension que l’on peut insuffler au public. C’est pour cette raison que j’invite particulièrement les spectateurs français à recevoir ce film pour ce qu’il est, de façon autonome, et à se laisser emporter par son souffle.

Le film se déroule à proximité immédiate de la zone démilitarisée (DMZ), située à la frontière entre les deux Corées. Faut-il y déceler une intention politique ?
Il n’y a absolument aucune intention politique là-dedans : zéro. Ce choix s’est fait uniquement pour les qualités géographiques du lieu et pour le sentiment d’isolement radical qu’il apportait à la structure du film. Cette zone précise cumule deux caractéristiques fondamentales : elle est immergée en pleine nature sauvage et elle incarne un espace d’isolement absolu. Par définition, c’est un périmètre dont l’accès est strictement interdit aux populations civiles. Choisir ce sanctuaire comme théâtre des opérations offrait des avantages narratifs immenses : dans ce secteur, aucune interaction, aucun échange ni aucune communication avec le reste du monde ne sont possibles, et le temps s’y écoule en rupture complète avec l’extérieur. En Corée, si l’on exclut les îles très éloignées, il est presque impossible de trouver un endroit qui soit à ce point coupé du reste du pays, car toutes nos régions sont très proches et interconnectées. Ce lieu conférait donc une puissance et une résonance dramatique maximales à l’impuissance des personnages face au danger.

L’apparence de vos extraterrestres est particulièrement mémorable. La première créature, par exemple, évoque des influences qui semblent aller de la créature japonaise Yama Uba à un tableau de Francisco de Goya. Quelles ont été vos inspirations pour les concevoir ?
Si l’on s’en tient strictement aux mécaniques du récit au moment où la créature détruit le toit, la nature exacte du monstre importe peu : l’impact dramatique et l’effroi auraient été identiques avec Hello Kitty ou Godzilla, car, à ce stade, personne ne sait à quoi l’on a affaire. Même après cette apparition, son identité profonde reste mystérieuse. Pour la conception visuelle, notre ligne directrice était d’éviter de créer une silhouette immédiatement identifiable comme venue de l’espace, afin de préserver l’intrigue. Nous voulions donner le sentiment diffus qu’elle pourrait appartenir à notre propre monde, en nous inspirant de figures mythologiques, de créatures de légendes ou de contes anciens. La toile Saturne dévorant un de ses fils de Goya a été une influence majeure pour poser l’identité visuelle de ce premier extraterrestre. Quant aux autres entités, leur design a été individualisé selon leur histoire, grâce à un dialogue constant avec nos équipes artistiques issues de grosses productions internationales. Dans le scénario initial, il existait d’ailleurs un épilogue qui n’a pas été conservé au montage : un module de sauvetage spatial s’écrasait sur la planète Terre et arrivait dans une forêt écrasée par une pluie battante. Deux extraterrestres, en combinaison et casque, en émergeaient pour scruter le paysage, et un gros plan sur le visage de l’un d’eux révélait qu’il s’agissait de la première créature qui apparaît dans le film. La scène devait montrer son expression découvrant la forêt terrestre – entre peur de l’inconnu, fascination émerveillée et ébauche de sourire –, liant ainsi la trajectoire de ce personnage à celle du film.
Hope de Na Hong-jin, Universal Pictures (2 h 36), sortie le 28 octobre