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MICROSCOPE — La main et l’épaule dans « Alice et le Maire » de Nicolas Pariser

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Comme le diable, le cinéma se loge dans  les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : chaque mois, nous partons en quête de ces événements minuscules qui sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion du spectateur. Ce mois-ci : un geste fugace et révélateur dans Alice et le maire de Nicolas Pariser.

La main est celle d’Alice, l’épaule est celle du maire, et dans l’éternité suspendue d’une scène à l’opéra, la délicatesse du geste résume l’admirable sensibilité du film. Elle résume aussi son objet, qui n’est ni le maire ni Alice, mais le « et » qui vaut comme point de contact infinitésimal entre deux solitudes – et donc comme miroir. Que l’héroïne s’appelle Alice ne peut, à ce titre, relever tout à fait du hasard. Alice est une jeune normalienne, tête bien faite et bien pleine, qui bascule dans un monde aux dimensions aberrantes (couloirs trop longs, plafonds trop hauts, partout du monde qui s’agite comme le lapin pressé de Lewis Carroll) quand la mairie de Lyon lui confie la tâche de donner au maire les idées qu’il ne sait plus avoir seul.

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Alice est une intellectuelle et il y a là, dans le regard du film, un don et une malédiction. Car ce n’est pas seulement le monde politique qui lui fait l’effet d’une contrée étrangère, cela vaut pour le monde tout entier : Alice est une contemplative, ainsi épinglée dès le premier plan qui met entre elle et la ville, entre elle et le monde, une vitre. Ce n’est pas qu’elle s’en absente, au contraire elle le respire à pleins yeux (quel film avant celui-là avait su tirer profit de l’extraordinaire intelligence du regard d’Anaïs Demoustier ?), mais de loin, toujours à la lisière, c’est même pour cela qu’on l’a embauchée (pour « prendre du recul »), pour cela aussi qu’à chaque fois qu’on la convoque, Alice dit « maintenant ? » ou bien « tout de suite ? », tant il lui est peu concevable d’habiter le présent. Le maire, lui, est dans le monde jusqu’au cou, rassasié de présent, mais quoique pour des raisons inverses, il est tout aussi absent.

Quant au film, dont on a loué beaucoup les dialogues inhabituellement fins mais peu la grâce de comédie musicale, il n’observe le ballet glacé des affaires politiques que pour patienter entre deux rencontres, où la paire d’absences pourra fusionner en intense présence. Par exemple ici, dans cette scène à l’opéra au mitan du récit, qui exalte l’atmosphère étrange de féerie placide dont le regard d’Alice recouvre le moindre lieu. Reflétées dans ses yeux, les travées noires de l’opéra de Lyon font un décor cosmique, souligné en bout de séquence par les premières notes de L’Or du Rhin. Mais avant cela Alice, noyée dans la foule avec un cavalier qu’elle ne connaît pas, est sommée pour une minute de rejoindre le maire au balcon. La caméra la suit quand elle y entre ; Alice nous tourne le dos, tout comme le maire qui, assis juste devant elle, n’est pas encore averti de sa présence.

« La main vient frôler l’épaule et la féerie poussée à son acmé s’évapore d’un coup, en même temps que la distance« 

 

On jurerait que la scène tourne au ralenti, tant paraît durer le dernier pas d’Alice. Le brouhaha, qui rajoutait jusqu’ici un peu de coton sur les distances, monte à plus fort volume et revisite l’instant, pourtant né d’un prétexte anecdotique, en version microscopique de la scène d’opéra de L’Homme qui en savait trop (Alfred Hitchcock, 1956). Puis la main, à vrai dire le bout des doigts, vient frôler l’épaule et la féerie poussée à son acmé s’évapore d’un coup, en même temps que la distance : Alice a traversé le miroir, la rencontre a lieu, rendue dérisoire par le scénario, mais incandescente par la mise en scène.

Alice et le Maire est disponible sur MyCanal. Suivez ce lien pour voir le film

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