Carla Simón : « Il fallait rendre sa place à cette génération qui est morte parce qu’elle ne savait rien des conséquences de l’héroïne ou du sida »

Avec « Romería », troisième long métrage autobiographique d’une poésie solaire – où une jeune femme part sur la trace de ses parents, morts lorsqu’elle était enfant, en quête d’images et de récits manquants –, Carla Simón explore avec une extrême finesse un rapport empêché à l’identité. Rencontre à Cannes l’année dernière, où la nouvelle merveille de la cinéaste espagnole était en Compétition.


LIE9357 copie
Carla Simón photographiée par Julien Lienard

Le film tourne autour d’une quête identitaire, avec le besoin vital d’établir une vérité et de faire advenir des images manquantes. Comment s’est déroulée l’étape de l’écriture, que l’on imagine tissée comme une enquête ?

Je suis partie de ma frustration de ne pas pouvoir comprendre l’histoire d’amour de mes parents. Le film est né de la nécessité de parler de l’importance de la mémoire familiale pour pouvoir se construire une identité individuelle. Pour écrire le scénario, il m’a d’abord fallu retourner sur les lieux où mes parents avaient vécu leur histoire, avec cette frustration, là encore, de me retrouver dans des décors où je savais être passée mais qui n’en avaient pas laissé de traces. Petit à petit, l’histoire a pris la forme d’un voyage initiatique auprès des membres de la famille que Marina, l’héroïne, découvre un à un. Je tenais à cette idée de « tournée familiale », au fait d’aller à la rencontre de ces personnages l’un après l’autre.

Marina voyage aussi au creux du journal de sa mère, que l’on découvre notamment à travers sa voix off…

En réalité, ce n’était pas un journal intime, mais des lettres que ma mère avait écrites à ses amis et qui constituent pour moi un trésor pour comprendre comment elle vivait, la façon dont elle s’exprimait, quelle était sa poésie propre. Je voulais aussi voir si se dessinait, à travers ses écrits, un portrait de toute sa génération. Au scénario, la présence des lettres a pris différentes formes, jusqu’à ce que je me rende compte que ce qui était le plus pertinent, c’était d’assumer le fait que je ne pouvais pas reconstruire mon identité autrement qu’en passant par ces écrits, par l’exploration de cette famille, en faisant sentir la poésie des écrits de ma mère. Et puis la fabrication du scénario a aussi posé la question des risques narratifs à oser prendre pour raconter cette histoire, de la folie dans laquelle se lancer – puisque, à un moment, le film bifurque et s’ouvre sur un autre univers !

Dans ce segment, justement, vous travaillez sur un univers fantomatique, sur un espace pour le rêve, la projection, et les retrouvailles également. Comment avez-vous réfléchi son insertion dans le récit ?

Le fait que, tout à coup, il y ait un film dans le film a clairement constitué le gros défi de Romería. Il fallait imaginer une façon de prendre le spectateur par la main pour l’emmener dans cet autre monde. Nous avons choisi un moment du voyage de Marina durant lequel elle a besoin de cette étape parce qu’elle est frustrée de ne pas pouvoir reconstruire son histoire. Elle en arrive donc à la conclusion qu’elle doit l’imaginer, à partir d’éléments qu’elle a vus. De nombreuses images qu’elle tourne au Caméscope sont en fait les mêmes que celles que l’on voit dans la partie imaginée. Il y a quelque chose du jeu de miroir entre ces deux parties, entre les histoires qu’on a racontées à Marina, les personnages qui se poursuivent, mais aussi les objets que l’on retrouve, avec cette idée que lorsqu’on imagine des choses, de la même façon que lorsqu’on rêve, on le fait à partir d’éléments que l’on a vraiment vus. Avec comme base le journal de sa mère, qui ne comporte pas d’images, Marina comble les vides que lui laisse le réel grâce aux visuels qu’elle crée.

Vous dirigez toute une troupe d’acteurs et de non-professionnels, dont certains jouent donc pour la première fois. Quels ont été les enjeux du casting pour vous, étant donné que vous donniez corps à une partie de votre famille ?

Ça a été un casting relativement long, qui a pris des directions très différentes, d’une part parce que nous cherchions une actrice pour jouer Marina mais aussi sa mère, une personne qui puisse jouer deux rôles à la fois, deux personnages en un, chose relativement compliquée. D’autre part parce qu’il fallait faire exister une famille très étendue. Ces personnages ne représentent pas vraiment ma famille, parce qu’il y a beaucoup de fiction dans cet endroit-là du film, mais il fallait quand même que je trouve des acteurs qui ressemblent aux personnages que j’avais écrits. On a vu beaucoup d’acteurs de Galice, tout comme des non-professionnels. Le film repose donc sur un « mélange », et il fallait qu’il fonctionne. Ensuite, c’est vraiment une question de temps long passé ensemble. Pendant les répétitions, nous avons créé de vrais liens familiaux, improvisé des moments qui ne sont pas des scènes du film mais qui peuvent être antérieurs à l’histoire qu’il raconte. J’avais besoin qu’on ait tous cette histoire commune, qui permette aux acteurs d’arriver sur le plateau avec une expérience vécue, quelque chose de plus vivant.

La mer est un élément constitutif du film et du parcours de Marina, dont le prénom lui rend d’ailleurs directement hommage…

La mer est inhérente à Vigo [ville située sur la côte nord-ouest de l’Espagne, ndlr], qui est la ville de mon père, avec ses entrées maritimes et cette côte accidentée, difficile à maîtriser. C’est pour ça que, dans les années 1980, la drogue arrivait par ces bras de mer. Mes parents adoraient naviguer, mon père avait un voilier, et ce pan de la famille a une relation forte avec la mer. Je voulais aussi raconter la liberté de ces années-là, cette façon de vivre au jour le jour en voyageant, comme le faisaient mes parents. Quand je pense à eux, la mer me vient tout de suite à l’esprit, car beaucoup de photos que j’ai d’eux les montrent sur des voiliers en mer.

Est-ce que le titre, Romería, véhicule cette même idée de voyage ?

En fait, une romería est un pèlerinage, un voyage mystique, religieux. On utilise ce terme pour désigner le fait de déplacer une statue de Vierge vers une église, avec une dimension plus spirituelle. À mes yeux, le voyage de Marina a quelque chose de cet ordre-là. Dans le nord de l’Espagne, on emploie aussi le terme « romería » pour parler d’une fête populaire, élément qui est également au cœur du film. Les deux dimensions collaient bien à ce que je souhaitais raconter.

Si la narration se situe dans les années 2000, c’est la période à laquelle ses parents ont disparu – entre 1989 et 1992 – qu’explore Marina, en se débattant dans l’ombre d’un secret très douloureux sur l’addiction aux drogues et sur le sida. Presque quarante ans après, diriez-vous que le sentiment de honte est levé en Espagne ?

Non, pas encore. La honte persiste, selon moi. Il y a quelque chose de très étrange avec le sida… Sur le plan scientifique, la situation a évolué très rapidement, avec la possibilité, aujourd’hui, de vivre avec la maladie, mais sur le plan social et psychologique, c’est encore clairement un tabou. On a très vite cessé de parler des personnes comme mes parents jusqu’à ce qu’aujourd’hui, petit à petit, on pense à retrouver cette mémoire. La preuve, c’est que les jeunes ne savent presque rien du VIH. C’est pour ça que j’ai ressenti la nécessité de faire Romería : pour pouvoir rendre sa place à cette génération qui est morte parce qu’elle ne savait rien des conséquences de l’héroïne ou du sida.

Romería de Carla Simón, Piffl Medien (1 h 55), en salle le 8 avril.