Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud : « Nous sommes tellement déçus par les mensonges de certains médias que nous sommes amenés à chercher la vérité chez les artistes. »

C’est dans son appartement parisien que Marjane Satrapi nous reçoit pour parler de son premier film d’animation, Persépolis, Prix du Jury lors du dernier Festival de Cannes, adapté de la bande dessinée du même nom. Succès critique et public, les quatre tomes de Persépolis ont été publiés entre 2000 et 2004 par L’Association, fleuron de la BD indépendante française. Chez le même éditeur, on trouve aussi les albums du dessinateur Vincent Paronnaud, alias « Winshluss », qui a co-réalisé avec Marjane l’adaptation de Persépolis au cinéma. Ces deux cinéphiles nous racontent leur rencontre et la genèse, étalée sur trois ans, de ce projet singulier.


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Comment est né Persépolis, le film ?

M.S. : Peu après la sortie de mon livre aux États-Unis, j’ai reçu des propositions incroyables, des choses incongrues. Quand le producteur m’a proposé de faire un film, j’en ai directement parlé avec Vincent, avec lequel je partageais le même atelier. Vincent et moi, nous sommes tous les deux issus de la BD indépendante, mais rien ne laissait présager que nous allions faire un film un jour. Nous avons décidé de le faire, nous avons appris à le faire. Ce qui était intéressant, c’était cette occasion d’explorer un autre univers. J’aurais pu faire Persépolis tome 5, 6 ou 7, mais aller hors des sentiers battus était bien plus excitant. C’était un défi pour moi : faire quelque chose que je ne savais pas du tout faire auparavant.

Le film s’inspire de l’histoire personnelle de Marjane. Vincent, n’était-ce pas délicat de travailler sur un matériau si intime ?

V. P. : Je me suis impliqué émotionnellement dans le projet très tôt, dès le scénario en fait. Avec Marjane, nous avons beaucoup parlé, beaucoup échangé. Je me suis approprié sa vie alors qu’elle, de son côté, essayait de s’en détacher. Nous avons finalement réussi à intellectualiser le propos. Elle avait besoin de sortir de sa BD, nous avons travaillé cet aspect. Nous avons essayé de désincarner Marjane, de la rendre fictionnelle.

M.S. : La recherche du véridique, du vrai à tout prix est surestimée. Ce sont les journalistes de presse et de télévision qui cherchent la vérité. Moi, j’ai écrit une histoire.

Cette quête de réalité est le résultat de notre époque, des reality-shows notamment. Nous sommes tellement déçus par les mensonges de certains médias que nous sommes amenés à chercher la vérité chez les artistes.

Mais à partir du moment où l’on utilise la réalité pour raconter une histoire, elle devient fiction. Un scénario de film est entièrement fictionnel.

D’ailleurs, je me suis détachée encore plus que pour la BD de ma propre histoire. Vincent a bien compris qu’il fallait faire de cette histoire particulière une histoire universelle, où chacun pourrait se reconnaître. Il fallait éviter de les faire passer pour un couple, tout en montrant qu’ils travaillaient ensemble, explique l’auteur de La Volupté. Je me suis inspiré de l’affiche originale de La Tour infernale, où les deux vedettes du film, Steve McQueen et Paul Newman, sont sur un quasi-pied d’égalité, même si l’un est légèrement favorisé… J’ai aussi pensé au photographe Martin Parr, à sa splendide tristesse. Je voulais un décor à la fois “cannois” et sensuel – la mer –, mais en même temps éviter le côté “mer bleue”. Et ça a donné ça.

Quelle est donc cette histoire universelle que raconte Persépolis ?

M.S. : Il arrive que des personnes subissent, sans le vouloir, de grands changements politiques. Elles finissent par être les victimes de leur propre pays.

Et je ne parle pas seulement de mon pays. Dans ce film, qui se passe essentiellement en Iran, à partir du moment où le spectateur se met dans la peau du personnage, c’est le voyage que l’héroïne fait en Autriche qui devient exotique à ses yeux !

Parlez-nous de votre rencontre avec Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Danielle Darrieux et Simon Abkarian.

M.S. :  Il me les fallait, parce que ce sont les meilleurs ! Je savais que Deneuve aimait mon travail, car elle m’avait demandé de participer à un numéro spécial de Vogue dont elle était rédactrice en chef. Les autres ne me connaissaient pas, j’ai simplement envoyé le scénario et ils ont tout de suite dit oui. Ils ont été magnifiques. Chiara a le rôle le plus dur, elle doit suivre la petite Marjane de l’enfance à l’âge adulte. Elle est très perfectionniste, très professionnelle dans son travail. J’ai été très honorée de collaborer avec eux. Nous avons décidé de les enregistrer un par un, avant même de dessiner leurs personnages. Les mouvements de bouche ont ainsi été plus cohérents, les acteurs n’étant plus tenus par l’image. D’une certaine manière, les dessins ont été adaptés au jeu des comédiens.

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Persepolis

Dans vos interviews, vous déclarez que s’il n’y avait pas eu Vincent vous auriez fait du Bergman en plus lent. Vous évoquez aussi l’expressionnisme allemand et le néo-réalisme italien, influences que l’on retrouve dans Persépolis. Vous sentez-vous prêts à passer à la réalisation d’un film traditionnel ?

V.P. : Oui, absolument. C’est notre prochain projet. En co-réalisation et co-écriture.

M.S. : Nous formons un binôme qui fonctionne très bien. On se complète parfaitement, jusque dans nos narcissismes !

Nous avons beaucoup de projets ensemble. Nous voulions faire un vrai film, mais nous ne pouvions le faire qu’en animation. Si nous avions tourné en images réelles, nous aurions perdu la portée universelle du propos. Ce choix s’est imposé. Cependant, nous voulions pousser au maximum le côté cinématographique du dessin, ce qui était d’ailleurs assez difficile à expliquer aux animateurs. Nous n’avons aucun dédain pour le dessin animé, mais notre référence de base est le cinéma. J’ai d’abord abordé ce projet comme un film, de la même manière que j’avais d’abord envisagé mes BD comme des livres. Pour vous donner un exemple, il est très rare d’utiliser les fondus dans les dessins animés, pour des raisons techniques. Ce qui ne nous a pas empêchés de le faire.

S’il ne devait rester qu’un message du film, lequel serait-ce ?

M.S. : Par le biais des médias, certaines populations sont transformées en notions abstraites, désincarnées. Le journal télévisé annonce 150 ou 200 morts dans tel attentat. Notre rôle, en tant qu’artistes, c’est de susciter de l’empathie chez le spectateur, qu’il puisse se dire : « ça aurait pu être moi ». Je voulais montrer la vie quotidienne d’une famille en Iran pour incarner tous ces gens dont parlent les médias. Un peuple, c’est une notion abstraite. En parlant d’une personne en particulier, on a finalement plus de chances de tendre à l’universel. J’ai reçu des lettres de Chine ou du Chili de gens qui ont été touchés par cette histoire qui leur ressemble. Comment essayer, malgré tout, de s’inscrire dans une forme de normalité ? Comment continuer à vivre, tout simplement ? Vivre, c’est un peu plus qu’être seulement vivant.