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Maïmouna Doucouré : « C’est important de s’interroger sur les outils qu’on donne à nos petites filles pour se construire »

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À l’occasion de la sortie de Mignonnes, son premier long-métrage en salles le 19 août, on a rencontré la jeune réalisatrice franco-sénégalaise Maïmouna Doucouré, dont la voix et l’approche singulières vont marquer à coup sûr le cinéma français.

Après Maman(s), César du meilleur court métrage en 2017, la réalisatrice franco-sénégalaise Maïmouna Doucouré sort en août son premier long, Mignonnes. Elle y décrit avec une grande justesse le parcours d’une fille de 11 ans troublée d’apprendre que son père s’apprête à revenir du Sénégal avec une nouvelle épouse. Peinant à trouver un modèle pour se construire, l’héroïne se rapproche de quatre filles badass de son âge, les « Mignonnes », qui préparent un concours de danse. Rencontre avec une jeune cinéaste qui entre sans conteste dans la cour des grandes.

Mignonnes reprend en partie la trame de ton court métrage, Maman(s). Il me semble que cette histoire, sur une petite fille qui découvre la polygamie de son père, n’avait jamais été racontée dans le cinéma français. Qu’est-ce qui t’as poussée à le faire ?

Ma première inspiration, c’est ma propre vie. Je suis née et j’ai grandi en France, avec une double culture. Mes parents sont d’origine sénégalaise. Nous étions dix frères et sœurs dans une famille polygame. Mais je n’ai pas vécu l’histoire telle que je la raconte dans mon film. Moi, quand je suis née, j’avais déjà deux mamans. Pour tout te dire, au départ, en écrivant mon court métrage Maman(s), je me suis demandé si faire un film sur la polygamie avec seulement des noirs en France, ça intéresserait quelqu’un. J’avais cette peur-là, je ne savais pas si mon histoire était légitime à être racontée.

© Sacha Maric for Netflix


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J’ai été agréablement surprise en voyant la carrière de Maman(s) – deux cents festivals à travers le monde, dont Sundance et Toronto, une soixantaine de prix, dont le César. J’ai compris que le plus important quand on raconte une histoire c’est la sincérité, l’émotion qui s’en dégage pour que le propos devienne universel. J’ai eu des réactions comme « Je suis un homme canadien blanc de 45 ans, mais je me suis identifié au personnage parce que quand j’étais petit, mes parents aussi se sont disputés quand ils ont divorcé, je me cachais derrière les portes pour les écouter. » C’est aussi ça que je trouve magique avec le cinéma : on ouvre une porte sur une famille ou un monde qu’on ne connait pas mais auquel on peut totalement adhérer et s’identifier grâce à l’universalité du propos.

Pourquoi tu ne te sentais pas légitime à raconter ta propre histoire ?

L’auto-censure chez moi vient de loin. J’ai toujours aimé le cinéma, mais c’est un monde qui me paraissait totalement inaccessible. Dans mon discours aux César, je raconte que même ma mère nous disait que ce n’était pas pour nous. Et il était difficile de la contredire, je ne voyais pas vraiment de gens qui nous ressemblent, que ce soit au cinéma ou à la télévision.

Ce n’est que récemment que j’ai fait tomber toutes ces barrières internes. Aujourd’hui, j’ai pris pleine conscience du fait que ma différence, ma double culture est ma force en tant que réalisatrice. C’est le truc en plus que j’apporte dans le cinéma français, à l’image de la société française avec son melting-pot social.

Est-ce que tu as senti une frilosité de la part des producteurs et financeurs français, en leur faisant lire le scénario de Mignonnes ?

Je pense que la carrière de mon court-métrage a, en partie, facilité  le processus. Non pas pour la production du film, parce qu’en France, les films se financent sur scénario – s’il ne plait pas, on ne te donne pas plusieurs millions d’euros pour faire un long juste parce que tu avais fait un court-métrage avant – mais il y avait une attente, les institutions et les chaines avaient envie de lire mon prochain projet, mon long métrage. Disons que ça m’a fait gagner beaucoup de temps.

Et puis aujourd’hui, il y a pas mal d’initiatives qui sont mises en place, avec le CNC, Unifrance, pour ouvrir à la « diversité ». Je le dis entre guillemets car pour l’instant, on continue de s’appeler comme ça, jusqu’au jour où on dira juste « les réalisateurs français » – bientôt, j’y crois ! Il y a quand même une volonté de faire émerger des histoires plurielles et de colorer un peu la fiction française.

Les hommes sont peu représentés dans Mignonnes. Pourquoi avoir choisi d’en faire des figures lointaines ?

C’est vrai que les hommes ne sont pas physiquement présents, mais ils sont centraux. En épousant une femme au Sénégal, le père, malgré son absence, devient le moteur de l’histoire, des bouleversements familiaux. Les fantômes des hommes habitent le film. Je sentais qu’en ne montrant pas le père, je le rendais encore plus présent. Une présence plus diffuse, certes, mais très impactante. Avec une emprise psychologique sur la mère, et par ricochet sur la petite fille.

Les dynamiques du groupe de préadolescentes au cœur de Mignonnes sont finement décrites, elles sont très spécifiques à cette tranche d’âge et encore très genrée. Comment as-tu travaillé cette partie ?

Pour écrire le film, la sincérité était pour moi la clé. J’ai fait un travail de documentation extrême pendant un an et demi. J’ai rencontré une centaine de petites filles dans la rue, dans des parcs, parfois dans des écoles, des centres d’animation. C’est elles qui m’ont raconté leurs récits, et c’est en m’en inspirant que j’ai créé cette fiction. J’ai été pas mal de fois surprise, choquée par ce que j’entendais.

C’est à ce moment là que j’ai compris à quel point le film était nécessaire, non pas pour juger nos petites filles mais pour les comprendre, être elles. Je voulais leur donner corps et qu’on puisse nous aussi prendre corps avec elles, devenir le temps d’une heure et demi, une petite fille de 11 ans. Je ne pense pas que j’aurais pu trouver cette justesse sans leur donner la parole.

Comment as-tu dirigé tes jeunes comédiennes pour avoir autant de spontanéité ?

Le casting était intensif, on a vu sept cents petites filles. J’ai une façon assez particulière de travailler avec les enfants. Je ne leur fais pas lire le scénario, j’aime bien leur raconter l’histoire. Le plus important, c’est de leur mettre les bonnes images dans la tête, et qu’ils se les approprient. J’ai fait en sorte que le tournage ressemble à un grand jeu, pour ne surtout pas en faire quelque chose de trop sérieux pour elles. 

Pour leur faire travailler leur personnage, j’ai commencé par leur attribuer à chacune un animal. Par exemple, celle qui joue le personnage d’Angelica était représentée par un serpent. Elle respire, danse, s’exprime comme un serpent, et il ne faut pas trop la chercher parce qu’elle peut mordre. Le personnage principal évolue de petit chaton chétif à chat puis à panthère. Tout ça aidait beaucoup dans la posture que prenait les actrices en fonction de l’étape de leur personnage. Et comme on ne tournait pas dans l’ordre de l’histoire, ça permettait de donner des repères pour trouver facilement la bonne posture.

J’avais aussi inventé un champ lexical culinaire sur le plateau, car elles sont très gourmandes : pour dire « action ! » je disais « hamburger », « coupé » c’était « chips », quand elles étaient trop molles et que je voulais plus d’énergie, je disais « pastèque »… Je voulais faire en sorte que tout leur vienne le plus naturellement possible. Elles savaient ce qu’elles avaient à dire, on l’avait travaillé ensemble pendant deux mois avant le tournage, mais elles avaient la liberté de leurs mouvements, d’ajouter des mots, des respirations… On a beaucoup travaillé le lâcher-prise pour qu’elles vivent pleinement chaque scène.

 

« En tant qu’adultes, on doit comprendre ce qu’on renvoie aux enfants, car ils nous prennent souvent comme modèles et nous miment. »

 

Le film va loin dans la représentation de l’hypersexualisation des préadolescentes. Comment as-tu pensé cet aspect, notamment les scènes de danse de plus en plus érotisées des filles ?

J’ai eu l’idée de Mignonnes en voyant, dans une fête de quartier, des petites filles du même âge danser de manière hyper sensuelle avec des vêtements très courts, devant des mamans voilées, en tenues traditionnelles. C’était vraiment le choc des cultures. Ça m’a renvoyé à mon enfance, aux interrogations que j’avais par rapport à ma propre féminité et à sa construction.

C’est à partir de là que j’ai fait tout le travail de recherches. Je devais raconter ces filles telles qu’elles se vivent vraiment. Mes héroïnes dansent de cette façon parce qu’elles cherchent une forme de libération à travers leur corps en devenir et peut-être aussi une nouvelle forme d’amour. Les likes et les followers, c’est devenu une obsession.

Aujourd’hui, quand tu es une femme, tu es quasiment sûre d’avoir des centaines de milliers de followers en étant la plus sexuée possible. À 11 ans, tu ne comprends pas vraiment ce que ça veut dire mais quand tu vois qu’il y a une admiration de la part de tant de monde, tu rentres dans ce mimétisme. Elles ne le font pas toutes, mais il y en a beaucoup, j’en vois sur Instagram. Des petites de 13 ans qui mettent des photos en string et qui sont suivies par 400 000 personnes…

Je pense que c’est important de s’interroger sur tout ça, sur les outils qu’on donne à nos petites filles pour se construire. Qu’on les écoute et qu’on éveille leur esprit critique.

Comment ça s’est passé, avec les actrices et leurs parents, pour leur faire comprendre ta démarche ?

Ce qui a été hyper important, c’était la confiance établie entre les enfants, les parents et moi-même, sur le propos que raconte le film. C’était un échange constant avec eux. Ce qui était assez frappant, c’est que souvent pendant le tournage, les Mignonnes venaient me voir avec leur téléphone en me montrant des copines d’écoles qui étaient habillées très sexy et elles me disaient : « Non mais regarde comme elle est habillée ! Elle a mon âge, c’est abusé… »

Je me dis que si j’ai réussi une prise de conscience avec elles, c’est déjà une belle avancée. Il y avait aussi une psychologue sur le plateau. C’était important pour moi qu’elles soient accompagnées, déjà parce que c’est un tournage, c’était nouveau pour elles car je les ai repérées en casting sauvage. Elles vont d’ailleurs revoir la psychologue car, avec la sortie du film, il y a peut-être des gens qui vont les reconnaître dans la rue. Je veux aussi qu’elles aient les clés pour aborder une potentielle notoriété.

Comment tu situes le film par rapport à un film comme Bande de filles, de Céline Sciamma, qui a des similitudes, en tout cas sur le papier, avec le tien ?

J’aime beaucoup le travail de Céline Sciamma, je trouve que c’est une grande réalisatrice. Mais j’ai du mal à comparer mon film de façon directe à Bande de filles, à part le fait qu’il ait une bande de plusieurs filles. La différence notable, c’est le fait qu’elles n’aient pas le même âge. Ça change tout. Je raconte une frontière assez fine entre l’enfance et l’adolescence, voire l’adolescence squizzée pour passer tout de suite à l’âge adulte.

C’est un âge où tu tiens dans une main une poupée et dans l’autre une cigarette pour faire comme les grands. Il y a également une différence par rapport au lieu où l’histoire se raconte. Je n’ai pas ancré Mignonnes dans une cité, les filles sont de tous horizons : l’héroïne vit dans un centre social pauvre mais Yasmine est dans un milieu un peu plus huppé. Ce sont des histoires qu’on peut retrouver dans tous les milieux sociaux.

Les adultes ne semblent plus jouer de rôle protecteur ni avoir d’autorité : un vigile se laisse séduire par la danse des filles, la directrice de l’école est démunie devant les élèves quand ils font un « mannequin challenge » (ils se figent tous dans la cour). Tu trouves que quelque chose s’est rompu, dans les liens entre générations ?

Je pense surtout qu’en tant qu’adultes, nous devons nous remettre en question sur la manière dont on communique avec les enfants. Il faut voir ce qui s’est passé au collège Mios en Gironde, l’an dernier, des enfants de sixième regardaient des films pornos sur leur smartphone dans les toilettes et essayaient ensuite de reproduire la même chose. Tous les parents sont tombés des nues. D’ailleurs la presse s’en était emparée. Les psychologues le disent : ce sont des images traumatisantes quand on est enfant, qu’on soit un garçon ou une fille. Si on part du principe qu’un jour où l’autre -étant donné la facilité avec laquelle on peut y avoir accès- il finiront par tomber dessus, peut-être que l’on devrait leur donner les clés afin que ça n’affecte pas leur vision d’eux-mêmes. Au fond la question que je pose avec Mignonnes est simple : Peut-on se construire au-delà des diktats que la société nous impose ?

 

Mignonnes de Maïmouna Doucouré (BAC Films, 1h35, sortie le 19 août). 

Images : © Bien ou Bien Productions
Portrait : Copyright Netflix/Sundance

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