Léa Seydoux et Niels Schneider : « ‘L’Inconnue’ est un film sur le vertige d’être soi »

Dans le dédaléen et hypnotique « L’Inconnue » d’Arthur Harari (en salles le 26 août), les deux acteurs – qui n’avaient jamais joué ensemble ni été si vulnérables à l’écran – incarnent deux personnages à tour de rôle : David Zimmerman, un photographe solitaire se réveille dans le corps d’Eva, une inconnue rencontrée une nuit, et se retrouve projeté dans une réalité instable. On a rencontré le duo pour qu’il nous parle de ce film, où le corps et l’identité, loin d’être figés, se dérobent sans cesse.


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Léa Seydoux et Niels Schneider par Julien Lienard pour TROISCOULEURS

Le body swap est très étrangement crédible dans L’Inconnue. À quel moment avez-vous compris que l’enjeu n’était pas d’imiter le genre de l’autre, mais d’incarner une personne ?

Léa Seydoux : Je n’ai pas voulu copier la manière d’être de Niels. Dès le début, je me suis dit que j’étais David. C’est vraiment comme ça que j’ai abordé le rôle. Le postulat de départ – se réveiller et vivre dans le corps d’un homme – est une idée impossible pour une femme. Donc, je me suis simplement dit : « Je vais y croire. » C’était ça, ma méthode : d’y croire. Mais, pendant le tournage, il y a eu des moments où je sentais que je perdais David. J’avais beau me répéter « je suis David », il y avait parfois quelque chose qui me trahissait. C’est très étrange.

Niels Schneider : Oui, c’est un peu la même chose. Très vite, je me suis dit que c’était un écueil. Le piège, c’était de jouer la « femme », la « jeunesse ». Avec Arthur, on a parlé de ça dès le début du projet. Surtout, le personnage de Malia n’est pas un cliché de féminité [dans le film, David, coincé dans le corps d’Eva, tombe sur Malia, une jeune femme qui habite son précédent corps d’homme et avec laquelle il se lie. Malia est d’abord incarnée par Lilith Grasmug, puis par Niels Schneider, ndlr]. Il n’est pas écrit comme ça. Donc, il fallait absolument éviter de penser : « Je joue une femme. » Je ne voulais pas jouer « une » femme. Je voulais jouer Malia. Et Malia, ce n’est pas son genre qui la définit. C’est une accumulation de choses. C’est pour ça que la question de l’identité est infinie dans le film.

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L’Inconnue (c) Le Pacte

La notion de métempsycose, qui désigne le transfert de l’âme d’un mort dans un autre corps qu’elle va animer, est citée. Ce processus de transformation passe beaucoup par un travail sur la voix ici, non ?

N. S. : Oui, il y a eu un gros travail sur la voix. Ce n’est pas seulement une question de cordes vocales. C’est la manière de placer sa voix. Pour Malia, il fallait trouver une autre respiration, plus haute dans la poitrine. Sa voix est plus souple. David est beaucoup plus rigide. Ce sont deux rapports différents au monde et ça passe aussi par la manière de projeter la voix, le souffle.

L. S. : Oui, complètement. Parfois, je sentais que ma voix remontait et je devais la remettre à sa place, la garder ou la tenir à un certain niveau.

Arthur Harari : « Avant, je faisais des films liés à une certaine imposition du masculin. Là, les choses ont été renversées. »

Vous êtes-vous sentis comme possédés pendant le tournage ?

L. S. : Je ne dirais pas que je me suis sentie « possédée » au sens littéral, mais il y a eu effectivement une forme d’hypnose, une croyance très forte. Quand je joue, j’entre dans une réalité imaginaire. Je peux être totalement immergée dans cet état et en sortir de manière très soudaine.

N. S. : Je dirais que c’est une forme de disponibilité, une sorte de trouble. On met son corps dans un état de déséquilibre. Et on laisse le personnage passer à travers lui. Ce n’est pas un sentiment de possession.

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L’Inconnue (c) Le Pacte

Dans le film, vous traversez des états très sombres de dépression, de chute intérieure. Comment joue-t-on ça sans tomber dans la caricature ?

N. S. : On en a parlé avec Arthur, notamment pour le personnage de David. Ce n’était pas facile au début, il fallait trouver une fatigue existentielle, une lourdeur, comme quelqu’un qui n’attend plus rien du monde, qui est exsangue, vidé de son énergie.Mais on ne voulait pas assigner une dépression au personnage.Il fallait trouver quelque chose de plus existentiel, une distance.C’est passé par beaucoup de discussions. Il fallait jouer quelqu’un qui ne réussit pas à aller à l’intérieur des choses. Au début du film, on voit David arriver à la fête avec ses amis, mais il ne se mêle à personne. En même temps, c’est quelqu’un qui croit aller bien. Il n’a pas conscience de son état. Il pense que ça fait partie de son identité.

L. S. : Quand je joue, j’essaie de ne pas me regarder jouer. Il arrive qu’on sorte de soi, on se regarde en train de faire la scène. Je trouve cette sensation très désagréable. J’essaie, au contraire, de rester dans le sentiment pur, dans quelque chose de profondément intérieur, dans l’incarnation.

Dans le film, il y a une scène très directe sur le rapport au corps, presque anatomique, où David, qui est dans le corps d’Eva, s’observe nu. Léa, vous avez été associée à une image de la sensualité dans certains de vos rôles, et vous avez tourné ce film peu après votre accouchement. Qu’est-ce que ce déplacement du regard sur votre corps vous a apporté ?

L. S. : J’aimais bien l’idée de montrer un corps que l’on n’a pas forcément l’habitude de voir au cinéma. Ce n’était pas évident parce qu’un corps, c’est intime. J’en étais assez fière. Je pense que l’on a besoin de voir des corps incarnés, tels qu’ils sont, plutôt que des corps idéalisés. Paradoxalement, dans cette situation-là, je joue un homme qui est dans le corps d’une femme. Et ce corps, très concret, très réel, devient aussi un instrument de jeu. J’ai eu le sentiment paradoxal que c’était aussi une manière de me révéler en tant que femme.

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L’Inconnue (c) Le Pacte

Dans le film, il y a un vrai dépouillement de votre image. Est-ce que ça a changé votre rapport à la caméra ?

L. S. : J’aime bien cette idée. C’est vrai que le cinéma, d’une certaine manière, m’a un peu réconciliée avec mon corps. À l’adolescence, j’ai traversé une transformation que j’ai vécue de façon violente. Je crois que c’est une expérience qui touche davantage les femmes. En plus, à ce moment-là, il y a soudain le regard des hommes qui change dans la rue. J’ai l’impression que les hommes ne vivent pas un rapport à leur corps de la même manière. Aujourd’hui, mon corps est devenu un véritable outil d’expérimentation grâce au cinéma. Même si je suis plutôt pudique dans la vie, au cinéma, c’est différent, car ce corps est au service de quelque chose.

N. S. : On parle souvent de rôle de composition. Là, c’est presque l’inverse. Je ne me suis jamais autant dépouillé. J’espérais qu’il reste quelque chose de David et de Malia.J’ai enlevé des couches au fur et à mesure, jusqu’à avoir l’impression que les personnages existaient même quand il n’y avait plus rien.

« L’inconnue » d’Arthur Harari : trouble identitaire

En fait, le film parle aussi beaucoup du fait d’être soi et du vertige que ça peut représenter…

L. S. : Oui, c’est un film sur l’identité, mais aussi sur le vertige d’être soi. Et, à ce moment-là, avec ce corps-là, je me sentais très loin de l’idée d’incarner un homme. C’est précisément ce qui a rendu l’expérience encore plus étrange. Comme si, en passant par ce personnage, le film me révélait autrement.

N. S. : Oui, c’est ce que raconte le film. L’instabilité de l’identité. Le fait qu’on croit la saisir, mais qu’elle bouge tout le temps. David est photographe. Il cherche à fixer quelque chose. Mais tout est instable : l’identité, le corps, les perceptions… Le film lui-même fonctionne comme ça. Au moment où on croit le comprendre, il devient autre chose. C’est ce que j’aime dans ce cinéma, le fait qu’il reste ouvert.

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L’Inconnue (c) Le Pacte

Le film traite aussi de l’idée de la photographie comme trace, comme quelque chose qui capte un instant voué à disparaître. Est-ce que cette idée de l’éphémère vous accompagne dans votre travail ?

N. S. : Oui, complètement. Comme la photo, le cinéma, c’est capter un instant. Ce qui est très particulier, c’est qu’on ne se répète pas. Ce qui se passe dans une prise ne se reproduira jamais exactement. On cherche à capter un moment de vérité. Même si tout est fabriqué autour, ce qui se joue est vrai. Les sentiments sont vrais.

L. S. : Ce que je trouve beau dans le cinéma, c’est que l’acteur donne son corps. On s’offre corps et âme. Et au moment même où la scène est tournée, elle appartient déjà au passé. Comme imprimée, fixée. Il y a ce paradoxe dans le cinéma : c’est à la fois une vérité et un mensonge. Tout est fabriqué. Il y a la mise en scène, le montage, la lumière et, en même temps, quelque chose de profondément vrai parvient à surgir.

Est-ce que vous suivez le travail de certains photographes ?

L. S. : J’aime bien la photographie mais ce qui m’émeut davantage, c’est la peinture. On y trouve le geste, la vision d’une personne, sa sensibilité. Parfois, même quand je joue, des images de tableaux me reviennent. Comme si jouer était une façon de peindre les sentiments sur une toile.

N. S. : J’aime beaucoup ce que fait Raymond Depardon. J’aime aussi des artistes qui font de la photo beaucoup plus mise en scène, plus atmosphérique, avec davantage de construction. Ce qui me bouleverse aussi, ce sont les photographies comme celles de Gregory Crewdson. Dans ses photos, il y a quelque chose à percer. Ça me fait penser à David Lynch, quelque chose de réel et, en même temps, de complètement étrange. Presque onirique.

Est-ce que c’est précisément ce trait-là qui vous plaît, et qui existe dans le cinéma d’Arthur Harari, ces films qui restent ouverts et résistent à une interprétation unique ?

N. S. : Oui, ce qui me plaît, c’est cette ouverture. Je préfère les films dont le sens reste ouvert.

L. S. : C’est aussi pour ça que le film continue à vivre en nous, longtemps après.

Le film a-t-il continué à vous habiter en dehors du tournage, jusqu’à apparaître dans vos rêves et votre inconscient ?

N. S. : Oui, complètement. Beaucoup de scènes se transforment souvent dans mes rêves, dans d’autres situations. Je me rappelle avoir beaucoup rêvé de ce film pendant qu’on le tournait. Par exemple, j’ai rêvé que j’étais la copine de la fille d’Arthur Harari, mais elle était ici beaucoup plus âgée. Elle n’allait pas très bien et me demandait des conseils – c’est plutôt lié au personnage de Malia. Il y a eu aussi des choses plus violentes. J’étais dans un désert, et quelqu’un m’attrapait par la jambe et me tirait. Exactement comme dans le film. Les personnages de L’Inconnue m’ont traversé pendant longtemps. On a commencé à travailler avec Arthur presque un an avant le tournage. Donc ça s’installe, ça descend dans quelque chose d’inconscient.

L’Inconnue d’Arthur Harari, Pathé (2 h 20), sortie le 26 août