
Quelle est la première image qui vous est venue pour ce film ?
Sûrement le visage d’Adèle Exarchopoulos. Il y a ce plan qui revient : elle est filmée un peu de dos, on voit sa nuque, avec un verre, il y a une sensation d’enfermement. Une autre image importante : quand Garance rentre de soirée, elle s’écroule sur le lit et sa chérie Pauline, incarnée par Sara Giraudeau, la déshabille. Mais il y en a mille autres.
Vos films abordent des sujets rarement portés à l’écran : l’idolâtrie et la mythomanie dans Elle l’adore (2014), l’adoption sous X dans Pupille (2018), la justice restaurative dans Je verrai toujours vos visages (2022) et maintenant l’alcoolisme féminin. C’est un choix conscient ?
Pour Pupille et Je verrai toujours vos visages, il y avait une envie de plonger dans une arène sociétale qui n’était pas très connue des gens. Mon but n’était pas d’en faire connaître les rouages mais de créer de l’intérêt. Quand on est en terrain inconnu, ça crée de la tension, de la curiosité et à titre personnel, me renseigner sur ces sujets-là a beaucoup enrichi ma vie. Pour Garance, on ne peut pas dire que les addictions ne soient pas traitées au cinéma. Par contre, c’est intéressant de penser que mon récit fait partie de dizaines ou de centaines d’autres. Autant faire en sorte qu’il ne soit pas convenu. Montrer une femme très jeune, fonctionnelle avec l’alcool et qui ne va pas laisser ça dévorer sa vie. Ça, ça n’a pas été beaucoup montré.

Vos films précédents abordaient un dispositif choral. Garance est davantage sur une trajectoire plus individuelle. Qu’est-ce que ça a changé pour vous ?
C’est fait exprès ! Je ne voulais pas me répéter et le genre du film personnage, c’est un genre que j’aime beaucoup. C’est très émouvant, ça crée des héros et héroïnes auxquels on s’attache parce qu’on ne les lâche pas. J’ai adoré faire ça.
Il y a dans vos films une démarche presque documentaire…
Elle est documentée. Je tique un peu dessus même si je comprends très bien quand on me dit ça, et je le prends pour un compliment. Ça veut dire que ça sonne vrai et juste et que les gens du cinéma ont bien travaillé. Mais un film de fiction, c’est le contraire du documentaire. On recrée le réel, on écrit des scènes, tout est scénarisé, avec des acteurs. Je ne fais pas de documentaire, mais c’est vrai que j’aime me documenter. Je n’ai pas du tout envie de raconter ma vie de manière frontale, alors me cacher derrière un sujet plus important que moi, c’est assez commode. Et puis, se documenter, ça donne de l’imagination. Beaucoup.

Comment s’est passé ce travail de recherche ici ?
Je n’ai pas fait un grand travail de recherche comme sur les autres films. Pour l’alcoolisme, j’ai eu de la chance, j’ai rencontré une jeune femme qui m’a raconté son parcours, son rapport à la consommation très jeune et comment elle s’est arrêtée. Je n’ai pas fait le tour des addictologues de France, je n’ai pas rencontré plein d’alcooliques différents, j’ai repris très fidèlement son parcours, que j’ai trouvé captivant, intéressant, singulier. Pour les acteurs, je les connais bien [le personnage de Garance est comédienne, ndlr]. J’aime leur travail, je trouve que leur vie professionnelle est souvent très difficile, j’ai éprouvé moi-même de l’intérieur ce métier très beau mais compliqué [À l’âge de 11 ans, elle a eu un petit rôle dans Milou en mai de Louis Malle (1990) dans lequel sa mère Miou Miou tenait le rôle principal, ndlr]. C’est un univers que je connais depuis que je suis enfant, je n’ai pas beaucoup eu à me rencarder.

Justement, dans Garance, le métier d’actrice est représenté d’une manière très réaliste et inédite. Qu’est-ce qui vous intéressait dans le fait de filmer ce milieu de cette façon ?
Montrer que la plupart des comédiens ne sont ni des vedettes, ni des loosers, mais des gens qui font un métier où il faut tout le temps se battre pour travailler. Un métier nomade, avec une instabilité profonde. Si j’avais continué en tant qu’actrice, j’aurais fait feu de tout bois pour travailler : j’aurais fait des lectures, donné des cours… Quand on est acteur, on multiplie les possibilités d’avoir du travail, de gagner de l’argent, d’exercer ses capacités. J’aimais aussi l’idée de montrer le côté coulisses. C’est ludique de voir comment ça se passe dans le doublage, les répétitions de théâtre… Ça peut amuser les gens et ce sont des choses qu’on ne voit pas souvent.
Même si le sujet du film est sérieux, Garance comporte des séquences très drôles. Pourquoi avoir cette envie de légèreté ?
Mes derniers projets étaient quand même ultra mélodramatiques. J’avais envie de trancher et d’aller vers quelque chose de plus drôle. Le personnage de Garance n’est pas drôle malgré elle. Elle est drôle parce qu’elle a de l’esprit, de la tchatche… L’alcool a deux versants. Il y a évidemment le côté autodestructeur et dramatique. C’est épouvantablement pathétique de voir une jeune femme aussi vivante, intelligente, aimante, courageuse se détruire toute seule. C’est ce qui est désespérant dans les addictions et le film ne l’ignore pas du tout. Mais il peut aussi y avoir un côté désinhibant et joyeux, dans une certaine mesure.

Vous dites souvent écrire vos films pour les acteurs. Qu’est-ce qui vous a donné envie de retravailler avec Adèle Exarchopoulos après Je verrai toujours vos visages ?
Je ne vais pas mentir, je l’ai écrit avec elle en tête. Mais c’était plus ouvert que ça dans ma tête, je me laissais quand même la possibilité d’aller voir ailleurs. Il s’avère que c’est elle qui l’a joué et heureusement. Garance est un personnage qui, dans le sens noble du terme, a du courage, du cran et qui ne se défile pas. Adèle porte très bien ça. Et puis, notre rencontre professionnelle s’était très bien passée. Notre rencontre humaine aussi. C’est une immense comédienne. Elle est animale, immédiatement attachante, elle sonne vrai, juste mais c’est aussi une grande technicienne. C’est une championne, alors autant aller chercher une championne.

C’est la première fois qu’il y a une histoire d’amour au cœur de votre film. Comment est-ce que vous avez conçu cette romance entre Garance et Pauline ?
C’est vrai que c’est la première fois que j’écris une histoire d’amour, mais je fais vraiment des films d’amour. Le lien d’attachement m’intéresse. Peu importe que ce soit de l’amitié, le lien filial ou autre chose. Dans Garance, il y a quelque chose de l’ordre de la naissance de l’amour et de l’intensité du lien amoureux. Qu’est-ce que c’est qu’être amoureux ? Qu’est-ce que c’est que donner de l’amour ? Ce sont des questions qui m’intéressent beaucoup, au mi-temps de ma vie [Jeanne Herry a 48 ans, ndlr]. Mais cette histoire, je l’ai reprise en partie du parcours de cette jeune femme qui m’a raconté sa vie. À un moment donné, elle s’en sort aussi parce qu’elle rencontre quelqu’un qui se positionne comme il le faut. Quelqu’un qui accueille, qui ne juge pas mais qui la responsabilise. Ça a fait écho à une envie de raconter une histoire d’amour en évacuant tout sentiment de propriété. Notre époque essaye de démonter le lien amoureux tel qu’il nous a été présenté. Cette carte postale de l’amour avec la jalousie, l’intensité… Aujourd’hui, je me dis que ce n’est pas forcément des critères d’amour très pertinents.

Vos films traitent de sujets à la fois intimes et très liés aux institutions ou aux normes sociales (l’adoption dans Pupille, la justice restaurative dans Je verrai toujours vos visages, aujourd’hui l’alcoolisme féminin et une histoire d’amour queer). Vous vous considérez comme une artiste engagée ?
Je ne me sens pas militante, mais je me sens très engagée dans le sens où je suis engagée corps et âme dans ce que je fais. J’essaie de produire des récits qui ne vont pas faire de mal à la société. Je lis, j’écoute des podcasts, je regarde des docs, j’écoute ce que les gens disent, j’écoute comment ils regardent le monde et l’analysent. Ça me fait réfléchir et comprendre des choses. Et j’essaie de composer des récits qui peuvent aussi créer de l’intérêt, de la réflexion ou des émotions, évidemment. C’est ce que je peux donner de meilleur et mon geste sociétal le plus engagé. Mais j’ai aussi un désir d’être consensuel. J’ai envie de plaire au plus de gens possible et que mes films soient larges au point de plaire et d’intéresser différentes générations. Qu’ils soient trans-classe-sociale. C’est très important d’avoir des gens affutés, tranchants, mais je ne saurais pas le faire. J’ai 48 ans, je sais qui je suis. Je ne suis pas suffisamment en colère, je ne suis pas suffisamment militante. J’ai plus, presque malgré moi, une envie de rassembler et de réparer.
Garance de Jeanne Herry, StudioCanal (1h45), sortie le 23 septembre.