
C’est votre première collaboration avec Rodrigo Sorogoyen [auteur du brillant thriller As bestas, 2022, ou encore de la très subtile série Los años nuevos, 2024, ndlr]. Vous connaissiez son travail auparavant ?
Oui, je connaissais ses films, ses séries. Je savais que c’était un réalisateur attaché à l’honnêteté. Il faut y aller, traverser la réalité de la scène, et lui donner suffisamment pour que Rodrigo soit le premier à y croire.

Le film parle de l’absence et de ce qu’elle laisse derrière elle. Vous avez grandi comme le personnage d’Emilia, sans votre père. Est-ce que cela a résonné en vous ?
Oui, bien sûr. Ça m’a aidé à mieux comprendre ce sentiment d’absence, comment une personne peut se sentir quand son père n’est pas là. Mais ça, c’est Javier. Esteban, le personnage, ne ressent peut-être pas les choses de la même manière. Il peut penser qu’il a été suffisamment présent pour que sa fille soit en paix avec ça. Sauf que ce n’est pas le cas, elle ne le ressent pas ainsi. Est-ce qu’il a été éduqué, en tant qu’homme, à dire pardon, à voir les besoins de l’autre – en particulier, ceux d’une femme – ou pas ? C’est tout l’enjeu du film.

Dans des moments subtils, on comprend qu’Esteban a eu une enfance difficile. Le film fait réfléchir à la masculinité, à la reproduction de cycles de violence. Ce sont des thèmes qui reviennent dans votre filmographie – on pense notamment à la série Monstres. L’Histoire de Lyle et Erik Menéndez (Netflix, 2024). Ça vous parle ?
Monstres en est un autre exemple [la série s’inspire de faits réels. Javier Bardem y interprète José Menéndez, père abusif de Lyle et d’Erik Menéndez. Cet homme d’affaires et son épouse ont été tués par leurs fils dans leur villa de Beverly Hills en 1989, ndlr]. L’Espagne a une culture très machiste, les gens de ma génération ont grandi avec des inégalités entre les hommes et les femmes. On nous apprenait à être des hommes : ne pas montrer ses faiblesses, ne pas s’excuser, se battre pour obtenir ce que l’on veut, être au-dessus des autres, conquérir… Tout ça, c’est nul. Esteban est un exemple de cette génération.
« Il faut soutenir les femmes pour qu’elles puissent dénoncer, sans jamais les victimiser pour l’avoir fait »
Javier Bardem
Dans L’Être aimé, la chef-opératrice du film d’Esteban quitte le plateau à cause de son comportement. Ce rôle vous a-t-il fait réfléchir à votre responsabilité sur un tournage ?
Oui. J’y réfléchis, et pas seulement à cause de ce rôle, mais aussi de mon expérience réelle. C’était la première fois que j’étais le plus âgé de toute la production, devant et derrière la caméra. Je me suis dit : « D’accord. J’en suis là dans ma vie. » Et avec ça vient une responsabilité, surtout si vous êtes le numéro 1 sur la feuille de service : vous créez l’ambiance avec le réalisateur. Et, bien sûr, c’est une responsabilité. Les gens qui ne l’assument pas leur position, ou s’en servent juste pour exercer leur pouvoir sur les autres, sont des personnes horribles. Ces personnes, il faut les interpeller et leur dire : « Ça, ce n’est pas acceptable. »
Dans quel sens ?
Il y a quinze ans, quelqu’un comme Harvey Weinstein n’aurait jamais pu être envoyé en prison, parce que personne n’aurait osé dire publiquement qu’il avait commis autant d’abus sexuels, de pouvoir. C’était impensable. Aujourd’hui, c’est possible de le dire et d’agir. Encore une fois, ce n’est pas suffisant. Il faut soutenir les travailleurs et surtout les femmes, défendre leurs droits pour qu’elles puissent dénoncer, sans jamais les stigmatiser pour l’avoir fait.
Un autre parallèle intéressant avec Esteban : comme lui, vous travaillez à l’étranger, mais, contrairement à lui, vous avez choisi de rester vivre en Espagne. Pourquoi ?
Je n’ai jamais vécu en dehors de l’Espagne. J’ai passé du temps aux États-Unis ou en Angleterre, mais jamais plus de six mois. Je suis très attaché à ma culture. Je paie mes impôts en Espagne depuis que j’ai commencé à travailler comme acteur, à 17-18 ans. C’est une obligation. Les acteurs qui n’ont que le nationalisme à la bouche, mais qui paient leurs impôts ailleurs ou qui en paient moins, c’est du bullshit.
Jamón jamón de Bigas Luna (1993) vous a révélé et vous a conféré une grande charge érotique. Cette dimension est encore présente dans L’Être aimé, mais de façon retenue. Comment votre rapport à cette représentation du désir a-t-il évolué depuis vos débuts ?
Quand j’ai fait Jamón jamón, j’avais 21 ans. Aujourd’hui, j’en ai 57. Donc trente-six ans ont passé. Je suppose qu’il y a des choses qui sont toujours là, en matière de sexualité, d’attirance physique, de désir. Je ne dis pas que c’est ce que j’apporte, mais que c’est important. Je pense que ça a changé dans la manière dont on le perçoit. Ou, du moins, dans la manière dont, moi, je le perçois. Aujourd’hui, en étant plus âgé, avec davantage d’expérience, je sais que c’est quelque chose de très fragile. Ça va et ça vient. Ce qui reste, ce qui est en dessous, ce qui est plus profond, c’est ce qui dure vraiment. Et ça n’a rien à voir avec la physicalité. Ça a à voir avec autre chose. Je ne sais pas quoi, mais c’est autre chose.

Votre mère, Pilar Bardem, était actrice et la fille du cinéaste Juan Antonio Bardem. Plusieurs autres membres de votre famille sont aussi liés au théâtre et au cinéma. Comment cela vous a-t-il façonné ?
Ma mère vient du théâtre. J’ai grandi en la regardant jouer dans des tonnes de pièces, et elle a commencé à travailler pour le cinéma plus tard. Ce que j’ai appris, c’est surtout le respect du métier. Le respect des personnes derrière la caméra ou derrière le rideau. Et comprendre que rien ne se fait sans travail de groupe. Parce que seul, on n’est rien.
Comment avez-vous découvert le cinéma et comment le transmettez-vous à vos enfants ?
J’ai découvert le cinéma sur grand écran, en regardant des films qui restaient à l’affiche des mois. Je me souviens d’avoir vu E.T. vingt-quatre fois au cinéma. J’ai vu Les Aventuriers de l’arche perdue environ seize fois. Donc, oui, Steven Spielberg me doit beaucoup d’argent [rires, ndlr]. C’était un événement. Quelque chose que l’on partageait, dont on parlait avec les autres, qui créait un écho émotionnel et social. Aujourd’hui, les contenus sont partout, sur de nombreuses plateformes, et la durée de vie des films en salles est très courte. Il est difficile pour un film de vraiment marquer la société. J’essaie d’expliquer à mes enfants que certains films sont faits pour être vus plusieurs fois, pour mieux se comprendre à chaque vision. Ce ne sont pas des produits à consommer rapidement.

Quels sont les trois rôles qui ont le plus compté pour vous ?
Jamón jamón, parce que c’était mon premier film et qu’il a changé ma vie. Du jour au lendemain, je suis devenu connu. Et c’est quelque chose de très difficile à gérer, car ce n’est pas naturel que les gens connaissent votre nom, votre travail, votre vie privée. Il faut apprendre à vivre avec. Ensuite, Avant la nuit [de Julian Schnabel, 2001, ndlr], qui m’a ouvert à l’étranger et qui m’a offert beaucoup de perspectives en dehors de l’Espagne. Enfin, No Country for Old Men [des frères Coen, 2008, ndlr], parce que les gens s’en souviennent encore et qu’il est devenu un film culte. Même les jeunes générations, qui n’étaient pas nées à sa sortie, le découvrent et l’aiment. Je n’imaginais pas ça en le tournant, donc c’est un honneur d’avoir participé à un film devenu un classique.
L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen, Le Pacte (2 h 15), en salle le 16 mai.
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