Swann Arlaud : « Dire que le cinéma est apolitique, c’est déjà une position politique »

C’est l’un des films cannois qui nous a le plus séduits. Dans « Notre salut » (en Compétition), Swann Arlaud incarne avec une conviction frappante un personnage inspiré par l’arrière-grand-père du cinéaste Emmanuel Marre. Soit un ingénieur admiratif de Pétain, auteur d’un manifeste qu’il cherche à publier. À Cannes, l’acteur est revenu avec nous sur les résonances très contemporaines de ce film audacieux, ainsi que sur la tribune anti-Bolloré qu’il a récemment signée.


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© Julien Liénard pour TROISCOULEURS

Vous jouez un ingénieur pétainiste zélé, traversé par une forme de fanatisme. Comment avez-vous construit ce personnage ?

Je ne l’ai pas vraiment construit. J’étais un peu perdu parce que justement, je ne le comprenais pas.  Est-ce que c’est un fervent jusqu’au-boutiste ? Est-ce que c’est un opportuniste ? Pourquoi est-ce qu’il ne retourne pas sa veste du coup, si c’est un opportuniste, au moment où il sent que le vent tourne ? Je ne sais pas, il y avait une question, il y avait une anomalie.  Donc c’est hyper intéressant de rentrer par là. C’est-à-dire de se dire que le travail, ça va être d’essayer de chercher une réponse, mais pas de la chercher à l’extérieur, de la chercher à l’intérieur. Puisque ce film nous amène, nous invite à se regarder nous-mêmes, nos histoires familiales, l’histoire de notre pays et à regarder aussi le présent.

Donc je suis rentré comme ça et puis je suis surtout rentré avec cette manière qu’Emmanuel a de travailler, qui est absolument géniale. Plutôt que d’essayer de faire la scène qu’il a écrite, on a l’idée de la scène, mais on regarde : « OK, comment ça a pu se passer concrètement ? Essayons de trouver là, vraiment, une vérité dans ce qui a pu se passer. » On part en improvisation et après, Emmanuel dirige les improvisations. Puis on refait une prise. Et comme il filme de manière documentaire, c’est-à-dire qu’il ne fait pas de contre-champ, jamais, il y a une circulation qui se fait. On est en liberté totale, tout est fait en lumière naturelle. Le dispositif est très léger et on avance comme ça, en ne sachant jamais vraiment exactement où on va. Mais de la même manière que ces gens-là, ils ne connaissaient pas la fin de l’histoire. Ils ne savaient pas où ils allaient. Ils faisaient au jour le jour.

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Comment avez-vous intégré le vocabulaire managérial que votre personnage de fonctionnaire utilise dans le film ?

J’ai eu beaucoup de mal. C’était hyper dur pour moi parce que je n’ai pas du tout cet esprit-là.  Je n’ai jamais réussi à comprendre cette pensée, il y a une espèce d’opacité. Ce n’est pas le problème de à quoi on adhère ou on n’adhère pas, parce que je peux tout à fait comprendre des pensées auxquelles je n’adhère pas et me dire que le personnage, c’est sa pensée. Mais là, j’avais un peu l’impression d’être ces gens qui ont une phobie administrative. Je n’arrivais pas à intégrer ce truc. Donc c’était une espèce de lutte, d’apprendre quand même certains éléments de langage, certains trucs. C’est aussi ça, le talent d’Emmanuel. Je devais accepter, moi, d’être perdu, comme peut-être a dû l’être cet homme à certains moments. J’étais étonné en voyant le film, je me disais : « Comment il arrive à être aussi précis alors qu’on a fait 98 % d’improvisation ? »

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Condor Distribution

Est-ce que vous pensez qu’on sous-estime aujourd’hui la séduction des discours autoritaires quand ils se présentent comme ça, pragmatiques, protecteurs ?

En tout cas, il y a quelque chose sur le langage politique qui est hyper intéressant, c’est de voir que ceux que nous, aujourd’hui, on appelle « les Résistants », étaient considérés comme des terroristes au moment du régime de Vichy. Ce retournement du langage, il existe aussi aujourd’hui, par exemple quand on parle d’« éco-terroristes ». Ce sont les nouveaux ennemis. Ce qui était étonnant, c’est quand Emmanuel a commencé son travail aux archives sur le commissariat à la lutte contre le chômage. Il y avait des termes déjà très actuels sur l’efficacité du travail, le chômage partiel. Puis il y a toute cette histoire de la « valeur travail », la « préférence nationale », qui sont des termes qu’on retrouve aujourd’hui. Des choses se cachent sous ces éléments de langage-là.  Après, le siècle est quand même très différent. Ce n’est pas la même histoire qu’on est en train de vivre, mais on peut voir dans le film des fonctionnaires de Vichy qui veulent mettre dans leurs télégrammes « regroupement » à la place de « ramassage » des Juifs. Ça montre que le langage peut devenir un outil politique pour transformer les choses.

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Ce qui est troublant dans le film, c’est que votre personnage ne ressemble jamais à une figure historique figée. Il paraît presque contemporain. Comment comprenez-vous ce choix ?

On peut avoir tendance, quand on raconte des histoires, à avoir une certaine fascination du mal, rendre ça un peu grandiose.  D’abord, en réalité, ceux qui font le mal, ils ne sont pas foncièrement mauvais.  Ça serait une erreur que de dire qu’il y a les méchants et les gentils. C’est beaucoup plus complexe que ça. C’est plus confortable avec le recul de regarder et de se dire qu’on aurait tous été Résistants. De penser : « Non, nous, de toute façon, on n’est pas concernés par ça. » Alors qu’on est tous concernés par ça. Qu’est-ce qu’on aurait fait, nous ? Impossible de savoir.  

Vous avez signé la tribune du collectif « Zapper Bolloré », publiée dans Libération le 11 mai dernier, qui critique la prise de contrôle exercée par le milliardaire Vincent Bolloré sur la production cinématographique et, plus largement, sur l’imaginaire collectif, et qui  vient de revendiquer plus de 2000 signataires. Maxime Saada, le DG de Canal+, a affirmé ce dimanche qu’il n’avait plus l’intention de travailler avec les signataires de la pétition. Comment interprétez-vous cette réaction ?

J’ai réagi en faisant une tribune dans L’Humanité [publiée le 18 mai, et intitulée « Faut-il attendre sagement qu’il soit trop tard ? », ndlr]. Une tribune collective, on la signe ou on ne la signe pas, mais ce n’est pas nous qui écrivons les textes, donc c’était bien de réussir à préciser où je me situais.  J’ai pris le temps de le faire, de l’argumenter, d’essayer d’être le plus précis pour moi-même et pour expliquer pourquoi je l’avais fait. On exprime une inquiétude qui est quand même légitime. Au-delà même de la question idéologique, la question du monopole, elle doit être posée. Si à partir du moment où on pose la question ou en tout cas qu’on exprime une inquiétude, on doit se retrouver sous le coup de représailles, c’est qu’il y a un problème.  Il y a quand même une logique aussi à ce qu’on présente ce film et qu’on ait signé cette tribune. Il y a quelque chose qui va presque ensemble.

Ça signifie quoi pour vous être engagé aujourd’hui ?

Moi, je n’ai pas du tout l’impression d’être un acteur engagé. Dans ma tête, je sépare les choses, même si peut-être parfois elles se rencontrent. Mais je ne fais pas des films parce que ce sont des films politiques. Je fais des films parce qu’ils me parlent, ils m’inspirent, j’ai envie d’y aller. Aussi, la question de la forme et du cinéma, elle m’intéresse autant que la question des sujets.

Vous pensez que c’est réducteur de parler de cinéma engagé ?

Je pense qu’il n’y a pas de cinéma « pas engagé ». Dire que le cinéma est apolitique, c’est déjà une position politique. Et on sait que ça a été dit récemment [Swann Arlaud fait référence à une sortie de Wim Wenders lorsqu’il était président du jury de la Berlinale en février 2026. Le cinéaste avait affirmé : « Le cinéma devrait rester en dehors de la politique », ndlr].

Vous avez écrit la préface de la version rééditée de Défier le récit des puissants de Ken Loach (éditions de l’Echiquier, 2026). Qu’est-ce que vous admirez chez lui comme cinéaste ?

C’est marrant parce que ce n’est pas sans lien avec le travail d’Emmanuel. Ken Loach a cette envie d’aller chercher la vérité des travailleurs, des travailleuses. Ce sont des petites histoires. Les choses existent d’abord dans les détails, dans le quotidien.  Son cinéma est extrêmement puissant parce qu’il adopte ce point de vue qui n’est pas facile, parce qu’il y a toujours ce souci,  si on raconte la vie de vrais gens – si tant est qu’il y ait des faux gens  – de réussir à trouver cet espace de vérité.  Et ce n’est pas évident. Il est quand même très fort.

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