
Comment avez-vous rencontré Claire Denis ?
Matt Dillon : La première fois, c’était il y a plusieurs années avec Jim Jarmusch, qui était un ami commun. Elle avait travaillé avec lui à l’époque, et il nous a présentés. Ensuite, je la voyais de temps en temps. Et puis, il y a quelques années, je l’ai croisée à Paris, dans la rue. Elle m’a dit : « Oh, justement… je pensais à toi. J’ai un film dont je voudrais te parler. » On a continué la conversation, et elle m’a raconté toute l’histoire de sa relation avec Bernard-Marie Koltès [Le Cri des gardes est une adaptation d’une de ses pièces, ndlr] et de ce projet en particulier.
Comment définiriez-vous son style de mise en scène ?
Il est vraiment intéressant, différent. C’est une des raisons pour lesquelles je voulais travailler avec Claire. Je trouve qu’elle s’implique émotionnellement dans ses personnages et qu’elle est très attentive à la performance des acteurs. Elle a beaucoup de goût. Elle sait ce qu’elle veut.
Dans le film, adaptation de Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès (1980), vous jouez Horn, un chef de chantier de travaux publics travaillant en Afrique de l’Ouest, qui reçoit la visite d’Alboury (Isaach de Bankolé), venu chercher le corps de son frère, mort sur le chantier. Une confrontation se met en place entre ces deux personnages…
C’était formidable de travailler sur ça avec Isaach, qui a une grande expérience avec Claire. Il a fait de très beaux films avec elle : Chocolat [1998, ndlr], par exemple, qui est le premier film de Claire que j’ai vu, tourné aussi en Afrique de l’Ouest. Isaach avait une amitié très forte avec Koltès. À Paris, lors des essais caméra, il m’a emmené dans le IXe arrondissement, là où Koltès avait vécu. Il y a une vraie histoire entre Claire, Isaach et Bernard-Marie Koltès, qui remonte à des années.
Le film n’est pas facile d’accès. Il y a quelque chose de sensoriel, très tendu, avec des dialogues réduits à l’os. Comment cette atmosphère vous a affecté sur le tournage ?
L’avantage qu’on avait, c’est que le film a été tourné presque dans l’ordre chronologique. Très peu de choses se passent en dehors du décor principal, ce chantier. On pouvait sentir la tension monter. Et ce que j’ai le plus aimé dans le matériau de base, la pièce de Koltès, c’était le ressenti global du monde qu’il créait. Un monde authentique, qui existe vraiment.

Même si Koltès disait que son texte ne portait pas sur le colonialisme ou le racisme, on ne peut pas s’empêcher de sentir ce sous-texte politique. Le film mentionne même directement les ingérences russe, chinoise et américaine…
Oui. Ce n’est clairement pas là-dessus, mais on ne peut pas éviter le cadre. Dans ce chantier, essentiellement peuplé d’Européens, il y a comme une ambiance néocoloniale. Le décor du récit appartient à ce monde-là.

Il y a également un contraste intéressant entre votre corps et celui de Mia McKenna-Bruce, qui joue Leone, la nouvelle épouse de votre personnage, qui vient le rejoindre sur le chantier. Le vôtre est très ancré, le sien est plus vacillant. Cette dynamique a-t-elle influencé votre performance ?
Oui, c’était très intéressant. Horn est un type qui vit cette vie depuis toujours. Cette femme représente une sorte d’avenir pour lui, mais il ne la connaît pas vraiment. Il l’a rencontrée en Europe et elle est venue le rejoindre. C’est un peu différent dans la pièce.
Vous avez souvent joué des personnages sombres et opaques. Comment s’est passée votre collaboration avec Lars von Trier sur The House That Jack Built (2018) ?
Lars est formidable. Il est entièrement centré sur les personnages, sur le comportement, sur la nature humaine. Avant de commencer à tourner, il m’a demandé de lui faire confiance [dans le film, Matt Dillon incarne un tueur en série qui commet des meurtres ignobles pour ensuite les mettre en scène comme des œuvres d’art, ndlr]. Comme dans tous ses films, il a pu nous demander d’effectuer des choses qu’on ne voudrait pas forcément faire dans la vraie vie. Et si je questionnais quelque chose, il disait simplement : « Blâme Lars. »

Dans votre filmographie, on retrouve pléthore d’hommes toxiques. Qu’est-ce qui vous attire dans ces personnages ?
Je n’ai joué que des hommes, donc certains sont forcément toxiques. Mais je ne crois pas qu’on puisse réaliser un film sans tension. Je n’ai jamais remis en question la logique interne de mes personnages. Si vous jouez quelqu’un que vous considérez comme toxique, il faut imaginer que cette personne ne se voit pas comme tel. Elle fait ce qu’elle fait.
Dans le thriller culte Sexcrimes (1998), vous jouez un conseiller d’orientation qui se fait accuser de viol par deux lycéennes (Neve Campbell et Denise Richards), qui mentent. Depuis MeToo, avez-vous l’impression que la manière dont Hollywood représente les jeunes femmes a changé ?
Bien sûr. Mais les films sont le produit de leur époque. Wild Things [le titre original de Sexcrimes, ndlr], par exemple, est un film de genre. On peut le critiquer, mais je ne crois pas qu’il faille être trop littéral. Le film que j’ai fait récemment en France, Maria [biopic réalisé par Jessica Palud sur la vie tourmentée de l’actrice Maria Schneider, sorti en 2024, ndlr], aborde vraiment ce sujet. C’était un film difficile à faire [il y incarne Marlon Brando, qui avait joué avec Maria Schneider dans Le Dernier Tango à Paris de Bernardo Bertolucci, sorti en 1972. Sur le plateau de ce film, l’acteur et le réalisateur avaient imaginé en secret une scène de sodomie simulée, subie par le personnage de Maria Schneider, sans en parler avec l’actrice, ndlr]. Mais je ne pouvais pas résister à l’idée de le faire, parce que Brando est tellement important pour moi.
On sent une filiation entre Brando et vous, la manière dont vous avez été enfermé dans une image de « blouson noir » à vos débuts avec Francis Ford Coppola, dans Outsiders (1983) ou Rusty James (1984). Pourquoi a-t-il tant compté pour vous ?
J’ai commencé à jouer très jeune. À l’époque, on étudiait Brando, Montgomery Clift, James Dean… Je sais aussi ce que ça fait d’être marginalisé ou objectifié quand on est un jeune acteur. Sur Maria, je ressentais à la fois une immense gratitude envers lui – parce que Brando m’a inspiré, m’a appris des choses – et une grande empathie pour Maria Schneider. Je crois que Brando, dans Le Dernier Tango à Paris, a changé quelque chose dans le jeu d’acteur. Il s’est livré, il a révélé énormément de lui-même. Ce n’était pas facile de l’interpréter, mais je suis content de l’avoir fait.

Vous vous êtes publiquement engagé pour la cause environnementale, notamment sur la question des réfugiés environnementaux. Quel regard portez-vous sur les récents changements impulsés par l’administration Trump, qui annule des mesures de régulation ou se retire d’accords internationaux ?
Le monde en ce moment est un cauchemar. La situation politique est affreuse, vraiment. Et en ce qui concerne le climat, les questions environnementales, c’est réel. On ne peut pas les nier. On ne peut pas faire comme si ça n’existait pas. La seule chose qui me console un peu, c’est de me dire que le monde a toujours été un désastre, d’une manière ou d’une autre. On traverse des périodes très sombres. Et la seule chose qu’on puisse faire, c’est continuer à essayer de faire ce qui est juste, à avancer.
En 2002, vous avez réalisé City of Ghosts, sur un escroc qui part en Asie du Sud-Est à la recherche de son associé et que vous incarnez. Qu’est-ce que cette expérience derrière la caméra vous a appris ?
Quand on commence un film à partir de zéro, à partir d’une idée, comme dans City of Ghosts, on croit savoir ce que ça va être. Avant de le faire, je pouvais expliquer ce que ça voulait dire. Après l’avoir fait, je ne pouvais plus vraiment. Et dans le documentaire – comme pour El gran Fellove [qu’il a réalisé en 2020 et qui est consacré au musicien cubain Francisco Fellove, ndlr] –, j’ai appris que l’émotion est la priorité absolue. Pas la manipulation, mais la connexion.

Vous êtes aussi artiste visuel, vous avez un atelier à New York, d’où vous répondez à cette interview. Quels artistes vous inspirent ?
Ça change tout le temps. La spontanéité et l’improvisation sont importantes. Je suis attiré par A. R. Penck, Georg Baselitz, Henri Matisse, Martin Kippenberger, Arnulf Rainer, Franz West… J’aime le côté ludique, le langage visuel.
Comment cette pratique nourrit-elle votre travail d’acteur ?
Il y a une sorte de continuité entre les processus créatifs. Quand j’étais en Afrique de l’Ouest, j’étais très inspiré visuellement. Même à l’époque de Mary à tout prix [comédie culte des frères Farrelly, sortie en 1998, ndlr], j’avais toujours mes carnets avec moi. Je dessinais, je faisais des collages. Quand j’ai travaillé avec Lars [von Trier, ndlr], il m’a encouragé à garder les choses un peu… désordonnées. Il y a une expression danoise qui veut dire quelque chose comme : « N’oublie pas de laisser ça un peu en désordre. » Ou de dessiner en dehors des lignes. J’aime beaucoup cette idée.
: Le Cri des gardes de Claire Denis
Les Films du Losange (1 h 49), sortie le 8 avril
