Juliette Binoche : « Faire ce film m’a appris à me confronter à la peur »

L’actrice captivante dévoile sa première réalisation, « En nous », un documentaire inspiré qui revient sur la création d’In-I, un spectacle ambitieux portant sur le thème complexe de l’amour. Mêlant danse et théâtre, elle l’a cocréé avec le chorégraphe et danseur Akram Khan en 2007. En octobre dernier, on a rencontré cette artiste polyvalente au festival Lumière, à Lyon, pour échanger sur la genèse de ce film étonnant et sur son rapport à la création.


Juliette Binoche Courtesy of Magnus Mogesen and Madame Figaro 1 1
Courtesy of Magnus Mogesen and Madame Figaro

Pourquoi avoir eu envie de vous replonger dans la création de ce spectacle quinze ans après et d’en faire un film ?

À la fin d’une représentation du spectacle, à New York, Robert Redford m’a dit : «Il faut absolument en faire un film. » Je me suis dit qu’il avait raison. Cette expérience a été unique dans ma vie et j’avais envie de donner envie aux autres, artistes ou non, d’essayer quelque chose de nouveau. J’ai alors demandé à ma sœur [la réalisatrice Marion Stalens, qui avait déjà filmé les répétitions du spectacle, ndlr] de venir filmer les dernières représentations à Paris. Quand un investisseur est venu vers moi et m’a demandé si j’avais un projet, l’idée de faire un film documentaire accompagnant cette captation a surgi [En nous est composé de deux parties : la captation intégrale du spectacle et un documentaire sur les coulisses de la création de ce dernier, ndlr]. Il y avait deux cents heures de rushs au total, donc ce documentaire [qui dure deux heures et sept minutes, ndlr] ne révèle pas tout, mais il fait sentir ce qui s’est passé. Akram Khan et moi, on a été très proches pendant les répétitions. Il y avait l’envie de réussir ensemble, d’aller dans l’univers de l’autre. Mais, au fur et à mesure des représentations, quelque chose en lui s’est presque arrêté, comme devant un mur. J’ai essayé d’aller vers lui, de comprendre, mais je n’y suis pas arrivée. Ce film, c’est un geste vers lui et un désir de réconciliation.

Le film s’ouvre sur une image d’Akram Khan tournant sur lui-même, avec votre voix, en off, qui précise les contours de ce projet : durant six mois, créer ensemble un spectacle avec l’envie d’apprendre l’art de l’autre. Quel était le point de départ du documentaire En nous ?

D’aller vers l’inconnu. D’oser, d’explorer une partie de soi qu’on ne connaît pas grâce à l’autre. On s’est rencontrés grâce à Su-Man Hsu, mon entraîneuse et ma directrice de répétition sur ce spectacle. Elle est aussi masseuse shiatsu, et, lors d’un massage, elle m’a demandé si je voulais danser. Puis elle m’a invitée au spectacle d’Akram Khan, Zero Degrees [qu’il a cocréé avec le danseur belge Sidi Larbi Cherkaoui. La première a eu lieu à Londres en 2005, ndlr], et j’ai compris qu’elle était aussi la femme de son producteur. Akram Khan avait déjà un peu joué dans Le Mahabharata de Peter Brook [mis en scène en 1985. À l’époque, âgé de 13 ans, le danseur y tenait un petit rôle qui mêlait la danse et la comédie, ndlr], mais il avait cette envie d’aller plus loin dans le jeu et d’oser les émotions. Moi, j’ai toujours aimé le mouvement, car tout part de là. C’est ce que disait le philosophe Henri Bergson [« L’essentiel de la vie tient dans le mouvement qui la transmet », dans L’Évolution créatrice (1907), ndlr]. Me confronter à cette possibilité de mettre en mouvement une émotion, une intention, une pensée, grâce à un grand danseur et un grand chorégraphe comme Akram Khan, c’était fabuleux.

Le film En nous donne aussi à voir vos répétitions avec Susan Batson, une coach d’acteurs très réputée, qui insiste sur l’importance de ne pas fabriquer lorsque l’on joue, mais plutôt de laisser la sensation s’exprimer. Comment avez-vous compris ses indications ?

J’avais à peu près 35 ans quand je l’ai rencontrée pour la première fois. J’avais déjà fait pas mal de films. Je suis allée à un de ses cours, car Michael Haneke [avec qui l’actrice française a tourné Code inconnu en 2000, ndlr] m’avait dit d’elle : « Géniale ! » J’ai tout de suite accroché avec sa façon de travailler. Elle parle souvent de cette idée de partir de la sensation. Face à la caméra, j’ai trouvé que jouer en partant de la sensation était plus vrai. Je n’avais plus à faire l’effort de vouloir jouer, de mani puler les émotions ou le texte. Quand on est sur scène, on doit recréer la vie, on doit exprimer quelque chose qui provient d’une émotion. Parfois, c’est même en acceptant qu’on ne parvient pas à recréer cette émotion qu’on y arrive. C’est en acceptant qu’on est impuissant que la puissance vient. N’importe quel art, n’importe quelle prière, je pourrais même dire, n’importe quel endroit où l’on act [du verbe anglais « jouer, interpréter », ndlr], ça part de la sensation, du corps, et non de la tête.

in i 2
Juliette Binoche : "Faire ce film m’a appris à me confronter à la peur" 3

Dans une séquence du documentaire, Susan Batson vous dit que ce que vous faites ne fonctionne pas. Vous semblez un peu à bout, puis vous continuez d’essayer. Peut-on aussi percevoir En nous comme un film sur l’importance de se confronter à ses propres limites ?

Grâce à l’intimité que provoque le partenaire, on se retrouve face à ses limites, à son humanité et aux grandes questions de l’existence. C’est terriblement frustrant de se sentir bête, incapable, impuissant. Lors des répétitions, il m’est souvent arrivé de sentir que mon corps ne suivait pas. J’avais des idées dans la tête, des envies, des désirs, des images, des besoins, mais je n’y parvenais pas physiquement. Cette expérience m’a aussi appris à me confronter à la peur. Avant chaque représentation, j’ai cru que j’allais mourir. Physiquement, mais aussi émotionnellement. Si j’ai pu faire ce spectacle, c’est grâce à Su-Man Hsu et à son entraînement. Elle croyait en moi, car elle aussi a appris à danser tardivement, vers 17-18 ans. Même si j’avais 43 ans à l’époque, elle a vu cette possibilité de transformation chez moi. Ça m’a ouvert une porte.

Vous avez travaillé avec beaucoup de grands artistes au cours de votre carrière. Lesquels vous ont le plus impressionnée, sur le plan de la création ?

À chaque film ou à chaque pièce, quelque chose se joue différemment. Chez Michael Haneke, il y a cette idée de la conception et de la composition des plans. Il est très prévoyant, presque mathématique, mais il aime aussi être surpris. Avant chaque prise, il avait cette phrase : « Laissons-­nous surprendre. » Chez Abbas Kiarostami [avec qui elle a tourné Copie conforme, 2010, ndlr], il y a aussi cette idée de conception, mais lui, dans son processus créatif, il aimait raconter les histoires avec la volonté de les narrer à plusieurs personnes différentes, pour voir comment les gens réagiraient. Leos Carax [réalisateur des Amants du Pont-Neuf, dans lequel Juliette Binoche a joué en 1991, ndlr] est plus dans une transposition de ce qui le touche, lui. Il accorde de l’importance aux couleurs et aux contrastes. Il y a quelque chose en lui qui est presque de l’ordre d’un peintre.

En nous de Juliette Binoche, Ad Vitam (2 h 07), sortie le 3 juin