
Que représente pour vous cette nomination, parmi les 16 de Sinners aux Oscars – un record absolu – dans la catégorie meilleure photographie ?
Je suis très fière parce que l’équipe entière a fait un boulot formidable et c’est toujours sympa que tout le monde ait quelque chose à célébrer. Quand j’ai voulu devenir directrice de la photographie, je me souviens n’avoir trouvé que très peu de femmes dans le métier. Je suis tombée sur Ellen Kuras, qui a travaillé sur Blow [de Ted Demme, sorti en 2001, ndlr] et que j’admire depuis, et je me suis dit que s’il y en avait au moins une, alors moi aussi je pouvais le faire. Depuis ma nomination, plein de femmes me contactent et me disent à quel point c’est important de voir d’autres cheffes opératrices. Donc j’espère que même si je ne suis que la quatrième femme nommée en quatre-vingt-dix-sept ans, cela en encouragera plus à se lancer.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce métier, vous qui étiez d’abord partie sur des études d’histoire de l’art ?
J’ai toujours aimé la photographie, notamment le portrait, le fait de regarder le visage des gens d’une façon intime. Quand j’étais jeune, je fréquentais les musées avec ma mère. Je voulais déménager à New-York [elle a grandi près de San Francisco, ndlr], devenir curatrice et travailler pour la maison de vente aux enchères Sotheby’s. J’ai fait mes études d’histoire de l’art à l’université Loyola Marymount de Los Angeles, qui est une excellente école de cinéma… mais je l’ignorais au départ. Et ce n’est que pour ma dernière année que j’ai pris un cours qui m’a ouvert au cinéma. J’ai voulu devenir directrice de la photographie pour avoir mon œil toujours près des acteurs. Mais mon truc préféré, c’est la lumière, qui permet de créer un monde de toutes pièces, mais le faire si bien que le public croira que tout est vrai.

Y a-t-il des films, des images qui vous restent encore aujourd’hui et ont participé à développer vos goûts visuels ?
Je me souviens avoir vu There will be blood [de Paul Thomas Anderson, sorti en 2007, ndlr] au cinéma puis The Dark Knight [de Christopher Nolan, sorti en 2008, ndlr] en IMAX. Je n’oublierai jamais le frisson ressenti devant ces images. Je ne peux qu’espérer faire un travail avec un effet similaire sur d’autres gens. Mais ce qui a réellement développé mes goûts, ce sont mes études à l’American Film Institute et mes premiers films. Nous étions 28, constamment en train de tourner. Puis j’ai rencontré Gia Coppola pour Palo Alto et nous avions le total contrôle de nos images, sans comptes à rendre à personne.
Quelles étaient vos inspirations et celles du réalisateur Ryan Coogler pour Sinners ?
Il m’a conseillé un livre de photographies d’Eudora Welty, que je ne connaissais pas. C’était une autrice qui vivait dans le Mississippi et faisait aussi du photojournalisme, des portraits ruraux en noir et blanc. En les voyant, j’ai su exactement ce que Ryan voulait. Après, on s’est aussi inspirés de The Thing [de John Carpenter, sorti en 1982, ndlr] et There will be blood.

Avec Sinners, vous êtes devenue la première femme à tourner en 65 mm avec des caméras IMAX, et c’est aussi le premier film à combiner l’IMAX avec un autre format, l’Ultra Panavision. Qu’est-ce que cela a changé pour vous ?
Ryan adore les challenges et c’était très excitant de pouvoir envisager un monde bien plus large que celui de départ, quand nous pensions tourner en 16 mm. L’Ultra Panavision demande des objectifs très spécifiques – Sinners n’est que le 11e film à utiliser ce format – et les deux caméras sont très lourdes, environ 50 kilos, donc vous devez forcément revoir toute la mise en place et le rythme du film. Mais j’aime les formats scopes, c’est la quintessence du cinéma.
Comment avez-vous pensé l’impressionnante scène à l’intérieur du club de blues, qui occupe une large part du film ?
Notre décoratrice, Hannah Beachler, a trouvé un club de jazz à La Nouvelle Orléans. Nous avons tourné dans un espace qui avait déjà du caractère, avec des acteurs dans les costumes de Ruth E. Carter, qui en ont tellement aussi. J’aime les éclairages colorés lorsque c’est approprié, j’aime que tout semble à la fois naturaliste et stylisé. Là, j’ai un peu saturé l’image.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes directeur·ices de la photographie ?
Une bonne photographie doit élever l’histoire qu’elle raconte et ses personnages. Mais je leur dirais surtout de trouver la bonne équipe pour leurs projets. On ne fait jamais un film seul. Et il n’y a que lorsque vous sentez qu’on vous fait confiance que votre travail est réussi.
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