
Le cinéma de Jonás Trueba, dont vous êtes un habitué, se caractérise par un art de l’économie, de l’artisanat, un esprit d’équipe, une simplicité apparente. Qu’est-ce qui vous touche dans cette façon de tourner ?
Los Ilusos (2013) a été ma première expérience avec Jonás Trueba [un film-manifeste sur une jeunesse madrilène qui doute, flâne et fait du cinéma pour rester ensemble, ndlr], et ma première expérience de cinéma tout court. J’ai découvert le cinéma avec lui, et la chose qui m’a tout de suite le plus ému, c’est la partie humaine, la communauté qui existait sur ces tournages. Il laisse une place essentielle aux acteurs dans son processus créatif. Avec lui, on ne vient pas seulement jouer, on a une responsabilité : ensemble, on a fait des repérages de décor pour le tournage, j’ai écrit des bouts de scénario. Cette implication, c’est quelque chose qui m’émeut.

Chez ce cinéaste, vous avez souvent joué des personnages fébriles, hésitants, loin des canons de la masculinité dominante. Est-ce que vous avez conscience d’aller vers des personnages comme ça ?
J’aime les héros fragiles, parce que je décèle une beauté dans cette vulnérabilité. J’aime les personnages qui n’ont pas peur de ne pas savoir, de douter. C’est un exercice compliqué, de nos jours. On nous demande de tout savoir – défendre le doute est devenu difficile. Alors que c’est si beau de filmer, de regarder quelqu’un chercher, de capturer ce processus, non ? Je valorise l’incertitude. Dans mon quotidien, je suis inspiré par des gens comme ça. Je pense à Alba Rohrwacher, avec qui j’ai tourné récemment Trois Adieux d’Isabel Coixet. Sa fragilité est une source d’inspiration.
Chez Rodrigo Sorogoyen (avec qui vous avez tourné la série Los años nuevos) comme chez Jonás Trueba, on retrouve des formes communes (des plans séquences, des dialogues bavards) mais aussi une attention particulière portée aux relations humaines. C’est une dimension qui vous touche ?
Ce sont deux cinéastes qui aiment leurs acteurs, leur font confiance – c’est plus rare que ce que l’on pense. Ils sont patients, tranquilles, ont un don d’observation. Ils partagent une douceur, une gentillesse. Ce sont aussi deux cinéastes amoureux du cinéma, qui laissent entrer la vie dans leur art. Tourner avec eux, ce n’est pas seulement être sur un tournage, c’est laisser la vie immerger le film. Par ailleurs, ce sont des artistes totaux, qui ont un goût pour la peinture, la musique…
Madrid est au centre de leurs deux œuvres. Vous y êtes né. Quel rapport avez-vous à cette ville ? Comment vous la décririez ?
Ils racontent chacun leur Madrid, un Madrid différent – ils n’habitent pas les mêmes quartiers, ne filment pas les mêmes moments de la journée… Il y a un Madrid de jour, un Madrid de nuit… J’aime cette ville, même si elle gangrenée par le tourisme, qu’il devient difficile d’y vivre quand on est modeste. J’ai vu le centre de la ville muter, avec certains types de bars qui ont disparu. Je regrette une forme d’uniformisation, des espaces qui se ressemblent de plus en plus – Madrid perd de sa personnalité.

Quel effet vous a fait le scénario de Los años nuevos à la première lecture ? Et qu’est-ce qui a fait que la série a été si regardée et saluée par les critiques ?
La série est composée de dix épisodes. Quand je suis arrivé sur le projet, j’ai lu seulement les cinq premiers. La qualité des dialogues, leur vérité, m’a tout de suite impressionné. Pendant le tournage, on s’est beaucoup impliqué pour rendre cette vérité qui était déjà palpable à la lecture. On n’improvisait pas, mais on travaillait à rendre certaines expressions idiomatiques, à transcrire la vérité de la façon dont on s’interrompt, se coupe la parole. Je suis très heureux et reconnaissant du succès de la série. En me baladant dans Paris, j’ai vu des affiches de la série, des gens m’ont salué. Je crois que la série est transgénérationnelle, que des jeunes et des plus âgés s’y sont identifiés.

Le dispositif de Los años nuevos repose sur des ellipses, des manques – chaque épisode se déroule lors d’un nouvel an, pendant une décennie. Avez-vous essayé de combler ces manques ?
Nous avons peu parlé des ellipses avec Rodrigo. Mais on discutait beaucoup avec Iria del Río [actrice de Los años nuevos] pour imaginer ce qui avait pu se passer pour nos personnages. À l’origine, j’avais le désir de me changer énormément physiquement, de me transformer. J’ai dû freiner ce désir premier, parce qu’on s’est aperçus qu’en une décennie, on ne change pas tant que ça. Tout passait par les détails : une coupe de cheveux, un manteau qui change tous les deux trois ans, comme des petites étapes symboliques. Là-dessus, le travail des maquilleurs et des costumiers a été épatant. Ce sont des éléments précieux pour s’immerger dans la psychologie d’un personnage.
Plusieurs productions espagnoles contemporaines sont saluées pour leur modernité, notamment à l’endroit des personnages féminins et la lutte contre les violences sexistes ou familiales (exemple avec La Mesías des Javier ou Alauda Ruiz de Azua, la créatrice de Querer). On entend souvent dire que l’Espagne est en avance politiquement sur ce sujet. Quel est votre point de vue là-dessus ?
Je pense qu’il y a une grande diversité créatrice actuellement en Espagne. On est dans un bon moment de création artistique. Il y a des gens intéressants, passionnants. Mais est-ce qu’on est en avance sur ses sujets de société ? Je ne sais pas… Si c’est le cas, je ne sais pas combien de temps ça durera. La montée des extrêmes droites est une menace qui monte partout, elle existe aussi en Espagne. On voit toujours ce qu’il nous manque… Peut-être qu’en France, vous nous enviez un certain progressisme, mais en Espagne, on regarde la France avec envie, notamment sur la question des financements artistiques, et de la création artistique en général.
Comment s’est construite votre cinéphilie ? Quels sont vos films ou vos cinéastes phares ?
Ma grand-mère paternelle avait l’habitude d’enregistrer les films qui passaient à la télévision sur des VHS, à raison de trois films par cassette, et elle en avait plus de 900. Tout a commencé comme ça. En grandissant, John Cassavetes et Hong Sang-soo, m’ont beaucoup nourri.
Dans votre formation théâtrale, vous avez intégré la technique Tchekhov. En quoi ça consistait et est-ce qu’elle vous guide toujours aujourd’hui ?
Mikhaïl Tchekhov, neveu de Anton Tchekhov, était un élève brillant de Stanislavski, dont la méthode de jeu était basée sur l’expérience personnelle. Mikhaïl Tchekhov s’est rendu compte que cette méthode ne fonctionnait pas pour lui, il a développé, à côté, en parallèle, sa propre méthode, qui est plus fondée sur l’imagination, sur l’imaginaire. Quand j’étudiais le théâtre, j’ai ressenti la même chose. Je me disais : « Je n’ai pas vécu assez de choses pour me servir de mon expérience personnelle, pour construire des rôles. » Aujourd’hui encore, je me sers assez peu de mon intériorité. J’utilise plutôt de ma curiosité pour l’extérieur, mon imagination.
Rodrigo Sorogoyen a déclaré : « Il est plus difficile de faire une série sur un couple qu’un thriller. » Qu’est-ce que ça vous inspire ?
On en revient à la question de la vulnérabilité. Quand on débute une nouvelle histoire d’amour, de la même façon que quand on débute un nouveau film, on se dit : « J’ai déjà répété pour un projet, j’ai déjà eu d’autres histoires d’amour, je connais tout ça. » Et pourtant, c’est comme si on repartait toujours de zéro : « Comment c’était, les débuts ? Comment on se parlait, comment on faisait pour vivre ensemble ? »
