
Vous l’avez peut-être remarqué : l’époque où toutes nos stars préférées enchaînaient les comédies romantiques sans queue ni tête semble révolue depuis longtemps. Parmi les dix plus gros succès de 2025, on trouvait des films de super-héros, des adaptations Disney et des sagas de science-fiction, mais point de romcom – une donnée qui peut sembler surprenante lorsqu’on se souvient qu’il y’a vingt ans, la comédie romantique Mariage à la grecque faisait partie des films les plus rentables de l’année, et rapportait quelques 368 millions de dollars.
Il faut dire que, depuis quelques années, la romcom n’a plus la cote. Clichés dévalorisants sur les femmes (Comment se faire larguer en dix leçons, 2003), coercition professionnelle (La Proposition, 2009), détournement de mineur (College Attitude, 1999), agressions sexuelles et harcèlement au travail (Le Journal de Bridget Jones)… Dans la lignée du mouvement #MeToo et des combats contre la culture du viol, les classiques de la comédie romantiques ont été nombreux à révéler des coutures plutôt déplaisantes.
Difficile de faire abstraction de leur misogynie, qui semble presque inhérente au genre. En 1940, déjà, Indiscrétions (l’une des plus célèbres romcoms de l’époque) s’ouvrait sur une scène de violences conjugales, dans laquelle Cary Grant menaçait physiquement Katherine Hepburn, avant de la jeter au sol. De quoi décourager les plus romantiques des spectatrices et spectateurs, et justifier la disparition du genre, régulièrement annoncée par la presse : « La romcom est morte. Tant mieux », écrivait ainsi la journaliste Emily Yahr en 2016, dans un article pour le Washington Post.
La romcom : un genre périmé ?
En réalité, plus qu’un rejet féministe, la romcom doit surtout son déclin à un essoufflement de son modèle économique. Dans les années 2010, l’arrivée du streaming bouleverse les logiques de production de l’industrie cinématographique, qui préfère désormais se concentrer sur des blockbusters et sur l’expansion de franchises comme Marvel, plus rentables sur le long terme. Cette refonte entraîne la disparition progressive des « mid-budget movies », ces productions au financement plus modeste dont la romcom fait partie, et les studios hollywoodiens renoncent progressivement à investir dans des histoires d’amour, jugées peu compétitives. Dans l’ouvrage collectif (et non traduit en France) After « Happily Ever After »: Romantic Comedy in the Post-Romantic Age, l’universitaire Tamar Jeffers McDonald notait ainsi qu’en 2017, une seule grande comédie romantique avait vu le jour aux Etats-Unis, contre une dizaine par an en moyenne dans les années 2000.
« À la fin des années 1980, on assiste à la sortie d’un corpus de films qui sont quand même assez cultes », note Erika Hamel, professeur doctorante en études cinématographiques au sein de l’Université de Paris Cité. « Mais à partir des années 2000, la comédie romantique souffre de sa réputation et d’un mépris académique. Ce qui n’aide pas non plus, c’est qu’elle n’est pas souvent primée, et elle s’efface petit à petit en tant que genre qui permet de faire de très grosses entrées. » Jadis le cheval de Troie pour toute une génération d’actrices et d’acteurs (Julia Roberts, Matthew McConaughey, Sandra Bullock…) et de cinéastes (Nora Ephron, Nancy Meyers, Garry Marshall), la romcom se retrouve ainsi définitivement reléguée au rang de comédie trash à l’humour douteux, ou pire, de « chick flick » (c’est-à-dire de film pour midinette).
Romance actualisée
Pourtant, la comédie romantique résiste. À la fin des années 2010, elle trouve d’abord refuge auprès des plateformes de streaming, plus adaptées à son modèle de production, et auprès de son public adolescent. En 2018, deux titres Netflix, To All the Boys I’ve Loved Before et The Kissing Booth, forts de leurs héroïnes affirmées (dont l’une est aussi d’origine coréenne) et de leurs jeunes premiers charismatiques (on y croise notamment un jeune Jacob Elordi), séduisent toute une nouvelle génération et forcent l’attention.

La même année, le succès inattendu de Crazy Rich Asians, puis celui de la série Les Chroniques de Bridgerton en 2020 – deux productions qui décentrent le récit romantique des héros blancs et américains – confirme la tendance : le public contemporain est toujours friand des histoires d’amour, à condition qu’elles soient un peu plus inclusives.
Forte de ces nouvelles résolutions, la comédie romantique orchestre son grand retour au cinéma. L’objectif ? Recréer de l’alchimie sans malmener les personnages, et faire rire sans offenser. C’est la mission dans laquelle se lance Will Gluck, le réalisateur de Friends With Benefits et d’Easy A, lorsqu’en 2023, il signe Anything But You, une romcom au budget modeste (25 millions de dollars, contre 240 en moyenne pour une production Marvel, selon la BBC) qui reprend tous les ingrédients des années 2000 – une adaptation de Shakespeare, un faux couple, l’arc « ennemies to lovers » – en leur insufflant un zeste de modernité : cette fois-ci, le consentement entre les deux amoureux est explicité, et ils sont secondés par un couple lesbien et biracial. Porté par un tube nostalgique (“Unwritten” de Natasha Bedingfield) et le charisme de deux stars émergentes, Glen Powell et Sydney Sweeney, le film est un succès au box-office, et sa popularité redonne de l’espoir aux amoureux et amoureuses de l’amour hollywoodien.
C’était mieux avant ?
Depuis Anyone But You, les romcoms à mi-chemin entre tradition et modernité se sont multipliées, et ont entrepris de rappeler au public que romance ne rime pas forcément avec conservatisme. En 2023, L’Idée d’être avec toi (The Idea of You en V.O.) imaginait une histoire d’amour entre le jeune membre d’un boysband et une mère célibataire de quarante ans, incarnée par Anne Hathaway. En 2024, Netflix réadaptait le best-seller romantique One Day, et offrait cette fois-ci le premier rôle à Ambika Mod, une actrice d’origine indienne. L’an dernier, A24 dévoilait Materialists, le second film de la réalisatrice Celine Song, présenté comme une « romcom anti-capitaliste » par The Guardian.
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Pourtant, en dépit de campagnes marketing tonitruantes, ces films ne sont pas toujours un succès auprès des fans de comédies romantiques. Parmi les reproches qu’on leur adresse, on retrouve souvent leur manque d’originalité, l’absence d’alchimie entre les comédiens ou la persistance de standards de beauté pas si inclusifs que ça (« Anne Hathaway est trop hot pour The Idea of You » écrivait la journaliste Cat Zhang pour The Cut. « Qui pourrait la prendre au sérieux en tant que mère négligée et persuadée qu’elle n’est pas digne d’être aimée ? »). Perdues entre l’envie de parler à une nouvelle génération et de rendre hommage aux classiques, les romcoms semblent peiner à trouver leur équilibre, et leurs scénarios parfois bancaux font parfois regretter aux internautes le charme désuet des productions d’antan, pour le meilleur et pour le pire.
Retour de flamme
Néanmoins, l’incapacité des romcoms actuelles à ressusciter l’âge d’or des années 2000 signifie-t-elle que le genre n’a plus rien à proposer ? Pas forcément, car l’impasse de la nostalgie force aussi la comédie romantique à innover – un parti pris qui lui réussit souvent mieux. Loin de se focaliser sur un happy ending forcé ou un humour dépassé, on observe ainsi que les romcoms les plus populaires d’aujourd’hui sont souvent celles qui collent le plus à notre réalité, marquée par le casual dating, la quête identitaire et l’ironie. Fin 2025, la série Heated Rivalry s’imposait grâce à son exploration de la sexualité et d’une relation gay entre deux hockeyeurs rivaux sur plusieurs années, tandis que Oh, Hi! séduisait le public américain en racontant les péripéties d’un couple incapable d’officialiser sa relation.
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La romcom fonctionne aussi lorsqu’elle se détache des scénarios habituels pour nous surprendre : le pitch racoleur de The Threesome, digne d’un film de Judd Apatow, servait finalement de prétexte à une réflexion sur le choix amoureux et les familles recomposées, tandis que cette année, The Drama s’amuse à jouer avec les codes de la romcom pour y distiller un malaise aussi inattendu qu’hilarant.
En somme, ce qui fait la force de la comédie romantique aujourd’hui, ce n’est pas tant sa capacité à rendre hommage à une époque révolue, mais à se réinventer en repoussant ses propres limites. « La romcom s’adapte aux évolutions sociales ou technologiques », conclut Erika Hamel. « C’est un genre qui subit beaucoup d’éclipses et de résurgences. L’enjeu, pour les prochaines comédies romantiques, va être de trouver l’ingrédient qui relancera l’intérêt et un cycle de productions abondantes, mais surtout intéressantes. »
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