De « Halloween » à « Scream 7 » : la Final Girl comme baromètre des luttes féministes

Archétype des films d’horreur créé dans les années 1970, elle est celle qui survit face à la violence masculine. Reflet de la condition féminine depuis cinquante ans, la Final Girl a fait du chemin pour devenir une figure de résistance féministe post Me Too.


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© Paramount

« L’image de la femme en détresse qui restera sans doute le plus gravée dans les mémoires est celle qui n’est pas morte : la survivante, ou « Final Girl ». C’est elle qui découvre les corps mutilés de ses amis et prend conscience de l’ampleur de l’horreur qui vient de se dérouler et du danger qui la menace : elle est poursuivie, acculée, blessée ; on la voit crier, tituber, tomber, se relever et crier à nouveau. Elle personnifie le sentiment de terreur absolue », écrit la chercheuse Carol Clover à propos de la Final Girl, terme qu’elle invente dans son essai pionnier, Her Body, Himself: Gender in the Slasher Film (1988).

Et le slasher créa la Final Girl

Dès Psychose d’Alfred Hitchcock et Le Voyeur de Michael Powell (tous deux sortis en 1960), films précurseurs du slasher, le portrait-robot de la Final Girl se dessine. En opposition à Marion Crane, sa sœur criminelle et sexuellement active, Lila Crane (Vera Miles) représente une boussole morale. Helen Stephens (Anna Massey) est une jeune femme douce et gentille qui s’occupe de sa mère aveugle, tandis que le tueur s’en prend à des prostituées.

Les premiers slashers officiels – des films centrés sur un groupe de jeunes gens poursuivis par un tueur maniaque dans un lieu clos – reprennent ces codes puritains qui séparent la « bonne » et la « mauvaise » femme. Dans Black Christmas (1974) et Halloween (1978), les filles délurées servent de chair à canon. Elles parlent beaucoup, sont court vêtues et ont des relations sexuelles. En opposition, la Final Girl est taiseuse, arbore un look sage et ne cherche pas à séduire la gent masculine. À l’image de Laurie Strode (Jamie Lee Curtis), la timide baby-sitter prise pour cible par Michael Myers dans Halloween, la Final Girl a peur mais se montre plus débrouillarde que les autres. Pour cela, elle doit être « déféminisée ». 

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© Amazon Prime Video

Dans son mémoire sur l’évolution de cette figure, l’universitaire Valentin Doncel explique : « La final girl a la particularité d’être sexuellement ambiguë, car même si elle est physiquement une fille, elle a dans son comportement des caractéristiques masculines. » En tant que personnage « point de vue » et unique survivante, la Final Girl est la seule à laquelle le public masculin peut s’identifier. Courageuse et physiquement forte, elle possède des caractéristiques proches de l’Action woman, qui s’épanouit à la même époque.

Si Alien, le huitième passager (1979) n’est pas un slasher, le film de Ridley Scott possède une mécanique similaire (un massacre dans un lieu clos) qui fait du personnage d’Ellen Ripley (Sigourney Weaver) une Final Girl doublée d’une Action woman.

Scream et l’avènement de la Final Girl des nineties

Au milieu des années 1990, le genre du slasher s’est essoufflé quand le scénariste Kevin Williamson et le réalisateur Wes Craven font équipe sur Scream (1996).  À la fois sanglant et très drôle, le film se moque des codes du genre et actualise l’archétype de la Final Girl.

Dans une société qui a digéré la libération sexuelle des femmes, Sidney peut enfin avoir des relations sexuelles sans se faire trucider ! Elle fait aussi preuve de davantage d’agentivité que ses prédécesseuses. Elle enquête sur le tueur, résiste à ses attaques et retourne ses armes contre lui : [attention, spoiler] elle le tue en tenue de Ghostface après l’avoir appelé, raillant ainsi son modus operandi. 

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© Dimension Films

Sidney Prescott n’est pas la seule survivante. La journaliste Gale Weathers vient à son secours, dessinant un début de sororité en dépit de leurs divergences. Le flic naïf Dewey s’en sort, ainsi que Randy, le geek cinéphile, mais les hommes sont particulièrement inutiles dans Scream. Ils arrivent trop tard pour véritablement porter secours à Sidney.

Les autres Final Girls de l’époque, comme Julie James (Jennifer Love Hewitt) dans Souviens-toi l’été dernier (1997) ou Natalie Simon (Alicia Witt) dans Urban Legend (1998) sont forgées dans le même moule que Sidney : elles sont intelligentes, sensibles, belles, blanches et hétérosexuelles. Réalisé en 1997 par Wes Craven, Scream 2 interroge la blanchité de ces films, avant d’évacuer le sujet dans les volets suivants.   

Anarcha-féminisme 

Figure ambivalente, la Final Girl est une sorte de Schtroumpfette, édition horrifique : elle a été créée par des cinéastes masculins et fait figure d’Élue dans le troupeau de femmes sacrifiées dans ces films. Son statut d’« héroïne-victime » – terme utilisé par Carol Clover en 2015 dans une réédition de son livre Men, Women, and Chain Saws  (Presses universitaires de Princeton)en fait à la fois une figure de souffrance, avec l’écueil de tomber dans le trauma-porn (le plaisir de voir souffrir des personnages à l’écran, en particulier féminins), et de résistance.

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© Blumhouse Productions

Figure ambivalente, la Final Girl est une sorte de Schtroumpfette, édition horrifique : elle a été créée par des cinéastes masculins et fait figure d’Élue dans le troupeau de femmes sacrifiées dans ces films. Son statut d’« héroïne-victime » – terme utilisé par Carol Clover en 2015 dans une réédition de son livre Men, Women, and Chain Saws  (Presses universitaires de Princeton)en fait à la fois une figure de souffrance, avec l’écueil de tomber dans le trauma-porn (le plaisir de voir souffrir des personnages à l’écran, en particulier féminins), et de résistance.

Les années 2010 marquent un tournant dans l’évolution de la Final Girl. Autrefois perçus comme réactionnaires, les slashers reflètent des thématiques de violences sexistes et sexuelles mises en lumière par le mouvement Me Too. Dans le remake de Black Christmas réalisé par Sophia Takal en 2019, la Final Girl Riley Stone (Imogen Poots) est victime d’un viol par un membre d’une fraternité. Elle est harcelée car elle décide de prendre la parole.

De son côté, Wedding Nightmare de Tyler Gillett et Matt Bettinelli-Olpin (2019) s’attaque à l’hétéronormativité. En week-end dans la riche famille de son fiancé, Grace (Samara Weaving) réalise qu’elle est l’agneau sacrificiel d’un rituel satanique. À la fin du film, les secours lui demandent ce qu’il s’est passé. Elle répond simplement : « Je me suis mariée. »

Démontage en règle du conte de fée hétérosexuel (le riche prince charmant veut tuer sa jolie princesse pauvre), le film dénonce l’impunité dans laquelle baignent les ultra-riches. Ces derniers sont également ciblés par les slashers The Hunt (Craig Zobel, 2020)et The Menu (Mark Mylod, 2022), dans lesquels Crystal (Betty Gilpin) et Margot (Anya Taylor-Joy) incarnent également des Final Girl issues de la classe populaire, qui auraient été les premières à mourir il y a quarante ans.

Plus besoin non plus d’être une girl next door attachante : les Final Girl de Happy Birthdead (Christopher Landon, 2017)et Dangerous Animals (Sean Byrne, 2025) sont des célibataires à la vie sexuelle bien remplie. 

Toutes des Final Girls ?

Dans le sillage du mouvement Black Lives Matters, de nouvelles représentations de Final Girl racisées et/ ou queer ont émergé dans les slashers. Dans Us (2019) avec Lupita Nyong’o, Jordan Peele explore les racines racistes de l’Amérique. Sophie (Amandla Stenberg), la Final Girl queer et métisse de Bodies Bodies Bodies (Halina Reijn, 2022) est davantage caractérisée par son appartenance à la Gen Z.

Dans They/Them (John Logan, 2022), la Final Girl est Jordan (Theo Germaine), une personne non-binaire envoyée par sa famille dans un camp de conversion. Au-delà du besoin de représentation, ces Final Girl intersectionnelles ont permis de renouveler le genre du slasher avec de nouveaux récits de survie. 

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© A24

Réalisés par Tyler Gillett et Matt Bettinelli-Olpin, les films Scream 5 (2022)et Scream 6 (2023) suivent deux nouvelles Final Girls latinas, les sœurs Samantha (Melissa Barrera) et Tara Carpenter (Jenna Ortega), tout en rendant hommage à la survivante historique, Sidney Prescott, que nous avons vu vieillir au fil des sept volets de Scream, comme son aînée Laurie Strode avec la franchise Halloween.

Dans les années 2020, les Final Girls ont donc enfin le droit de vieillir ! Aguerries, elles transmettent leur savoir à leurs héritières symboliques ou à leurs filles (dans Scream 7, Sidney fait équipe avec sa fille, Tatum) et demeurent plus badass que jamais.

Ces néo Final Girls laissent libre cours à leur female rage. Fille de Billy Loomis (le tueur du Scream originel), Sam se défend mais surtout riposte de façon violente. Dans Scream 6, elle plante une vingtaine de coups de couteau dans le corps du tueur en quelques secondes. Ces slashers contemporains militent en sous-texte pour une auto-défense féminine à la hauteur des attaques subies. 

Face à la vague réactionnaire, il faudra garder un œil sur l’évolution de cette Final Girl devenue un baromètre des luttes féministes. Dans Scream 6, Sam est accusée sur les réseaux sociaux d’être la véritable tueuse du cinquième volet. Une idée maligne, reflet de notre société qui a érigé le gaslighting (le fait de pervertir le sens des mots, souvent utilisé contre les femmes) en projet politique. La victime devient le tueur. Plus rien n’a de sens.

En salles depuis le 25 février, Scream 7, réalisé par Kevin Williamson lui-même, se fait le reflet d’une certaine régression. Exit les sœurs Carpenter (Melissa Barrera a été virée de la production après ses prises de positions en faveur du peuple palestinien, Jenna Ortega est partie par solidarité), le film mise sur la valeur nostalgie avec le retour de Sidney (absente du sixième volet) et sa progéniture en arrière-plan, sans faire évoluer l’archétype. Or, la Final Girl n’est jamais plus passionnante que quand elle se renouvelle.