Pourquoi Hollywood doute encore des comédies romantiques avec des couples non blancs

Réalisé par Kat Coiro, avec Halle Bailey et Regé-Jean Page dans les rôles principaux, le film « Toi, moi et la Toscane », a relancé le débat lors de sa sortie aux États-Unis. La sortie prévue le 12 août en France a été annulée par Universal Pictures.


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Toi, moi et la Toscane de Kat Coiro

Tout est parti d’un tweet. Quelques semaines avant la sortie du film aux États-Unis le 10 avril 2026, la cinéaste Nina Lee a déclaré avoir eu un rendez-vous avec un studio de production qui attendait de voir les performances de Toi, moi et la Toscane avant de mettre une option sur le sien  : That’s Her avec Coco Jones et Kountry Wayne. Elle répondait à un autre tweet qui alertait sur l’importance d’aller voir le film dès le week-end de sa sortie, car les chiffres peuvent tout changer : « Les studios veulent voir si un scénario original peut marcher. Ils veulent voir si une comédie romantique afro peut marcher. » Kat Coiro n’est pas afro-américaine mais le simple fait d’avoir choisi deux acteurs principaux noirs fait entrer le film dans ces conversations. 

Elle a jeté son dévolu sur Regé-Jean Page et Halle Bailey, respectivement connus pour avoir incarné le fiancé dans la première saison de Bridgerton et pour avoir joué dans La Petite Sirène (ce qui a valu à la jeune actrice un harcèlement médiatique raciste). Ce choix respecte l’une des règles bien connues de la comédie romantique : faire jouer deux acteurs populaires, même si leur degré de célébrité n’est pas le même. Il faut que l’alchimie fonctionne et que le public y croie. L’histoire suit Anna, qui s’envole pour la Toscane afin de séjourner dans la maison d’un inconnu. À cause d’un malentendu, elle se fait passer pour sa fiancée, puis rencontre le cousin de ce dernier, Michael. Les deux vont tomber amoureux sous un halo de non-dits.  Le film reprend les tropes classiques : un échec professionnel, un déménagement à l’autre bout du monde, le mensonge par omission, les Américains en Europe, le soleil et l’Italie.

Ce film a donc tout le potentiel d’un Sous le soleil de Toscane (2003), ou d’un Mange, prie, aime (2010), films avec très peu (voire pas du tout) de diversité. Avec plus de 22 millions de dollars engrangés au box-office en quelques mois, on est pourtant encore loin de ses prédécesseurs.  

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Sous le soleil de Toscane d’Audrey Wells

Quand les chiffres contredisent les préjugés d’Hollywood

Le dernier film du genre à avoir connu un immense succès en salles en 2023 est Tout sauf toi de Will Gluck avec Glen Powell et Sydney Sweeney. Il a rapporté plus de 220 millions de dollars au box-office et a bénéficié d’une médiatisation monstrueuse, grâce à une sortie en salles et à une alchimie puissante entre deux acteurs très désirables à Hollywood. Ils ont entretenu le doute sur leur relation tout au long de la promotion, ce qui a passionné la presse et les fans. 

Ces dernières années, les comédies romantiques grand public ont eu tendance à sortir directement sur des plateformes de streaming vidéo plutôt que dans les grandes salles, même quand des stars de renom sont à l’affiche : L’idée d’être avec toi, avec Anne Hathaway et Nicholas Galitzine, est sorti en 2024 sur Prime Vidéo, tout comme Office Romance, avec Jennifer Lopez et Brett Goldstein, sorti en 2026 sur Netflix.  La sortie en salles de films avec des castings divers reste un pari risqué, mais la peur de l’échec commercial quand il s’agit d’acteurs non blancs semble incongrue : de nombreux films avec des castings divers ont démontré qu’ils performaient tout aussi bien, voire mieux. 

Selon le Hollywood Diversity Report de 2025, les films streamés dont le casting est composé de 41 à 50 % d’acteurs issus des communautés BIPOC – acronyme utilisé par les universitaires américains pour désigner les personnes noires, autochtones et de couleur (“Black, Indigenous and People of Color”) – connaissent davantage de succès auprès des spectateurs âgés de 18 à 49 ans que ceux dont le casting est composé de moins de 20 % d’acteurs issus de ces mêmes communautés BIPOC.

Du côté des sorties en salles, les succès publics et critiques récents, comme Black Panther (1,3 milliard de dollars de recettes au box-office), Crazy Rich Asians (238 millions), Get Out (176 millions), Everything Everywhere All at Once (143 millions) ou encore Sinners (370 millions), auraient dû rassurer les producteurs. Sans compter les nominations lors de grandes cérémonies : Sinners est le film qui a reçu le plus de nominations aux Oscars, avec seize nominations (il en a remporté quatre au final).

Ces films ont tous en commun l’idée de s’inscrire dans un genre cinématographique où le scénario, la réalisation et la photographie sont tout aussi importants que les récits qui rendent hommage à des communautés. Si la question des chiffres est souvent invoquée, il s’agit en réalité d’identification, de savoir qui est censé représenter la définition de l’amour – en particulier dans le cadre d’une comédie romantique.

Will Packer, le producteur de Toi, moi et la Toscane, Think Like a Man et Girls Trip, a rappelé dans une interview au Hollywood Reporter : « Hollywood est une industrie réactive : si l’on peut démontrer que ce genre de film, avec ce type d’acteurs principaux et un public qui les apprécie, est rentable, Hollywood en produira davantage. » Il se rappelle l’âge d’or des comédies romantiques, dans les années 1990 et 2000, où le public soutenait ces films, quel que soit le couple star à l’affiche. Think Like a Man (2012), produit par ce dernier, en faisait partie. Avant lui, Brown Sugar (2002), Love & Basketball (2000), ou encore Love Jones (1997)  ont tous contribué à rendre le genre moins blanc, mais tout aussi populaire. 

L’amour est-il vraiment universel à l’écran?

Pour Marine Mallet, chercheuse en sciences de l’information et de la communication à l’université de Bergen, en Norvège, la question n’est pas tant de savoir si deux personnes non blanches peuvent être à l’affiche d’une comédie romantique, mais plutôt comment ce film sera perçu selon ce critère. « La diversité reste une stratégie marketing. On fait de la ‘‘diversité’’ pour toucher d’autres communautés, d’autres publics. Le problème survient lorsque le film semble enfermé dans une sorte de tampon qui dirait : “C’est destiné à telle communauté.”» 

Or, les comédies romantiques ont cela de particulier qu’elles s’adressent en théorie à tout le monde : le thème principal reste l’amour. « Ce qui est particulièrement intéressant à observer, c’est la manière dont un tel objet va être commercialisé et diffusé en fonction de la distribution affichée. La définition du terme “diversité” est souvent réduite à des films qui parleraient forcément de lutte et de racisme. Il faut que ce terme évolue », avance la chercheuse. 

Des films comme Someone Great (2019), The Photograph (2020), Sylvie’s Love (2020), She Taught Love (2024) et Love, Brooklyn (2025) ont récemment réinventé le genre en abordant l’amour de différentes manières, avec des relations moins conventionnelles et un ton lancinant. Alors que Someone Great aborde la rupture sans que la question de la représentation ethnique de Gina Rodriguez et Lakeith Stanfield ne soit au centre, She Taught Love raconte l’amour face à la maladie. 

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Someone Great de Jennifer Kaytin Robinson

Réinventer les récits amoureux

Selon Marine Mallet, ces histoires peuvent être universelles, mais il est important de pouvoir raconter des spécificités « qui doivent être nommées », car on ne vit pas l’amour de la même manière selon sa condition raciale, sociale ou de genre. Ces films modernisent la manière de raconter l’amour sans essentialiser ni nier : tout se trouve dans les détails, les décors et les références qui permettent de comprendre où et comment se situent les personnages.  

La question du financement reste prédominante, notamment celle de savoir qui a l’opportunité de porter ces projets à l’écran. Combien de réalisatrices noires, comme Nina Lee, pourront espérer voir leur film sortir un jour et connaître le succès ? La réponse se trouve sans doute du côté du cinéma indépendant, qui permet de faire davantage de ponts sans se soucier des chiffres ou de la forme, et des plateformes, qui continuent malgré tout d’être un vivier de diversité, quelles que soient les logiques capitalistes.

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