« L’Aventure rêvée » de Valeska Grisebach :  femme d’action

Avec ce polar situé dans une petite ville bulgare où une archéologue sexagénaire fait face à un milieu criminel entièrement masculin, Valeska Grisebach signe un drame imposant à la puissante portée fé-ministe. Elle a remporté le Prix du jury à Cannes cette année.


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L’Aventure rêvée démarre comme un road movie quelque peu classique où un homme solitaire, Said (Syuleyman Letifov), arpente des routes de campagne bulgares sous un soleil écrasant et semble s’adonner à de mystérieuses activités criminelles. Mais tout bifurque lorsqu’il se fait voler sa voiture et croise dans la petite ville de Svilengrad une amie d’enfance, Veska (Yana Radeva). Archéologue empathique, Veska propose d’aider Said et va alors entrer en contact avec toute une bande de gangsters locaux et de criminels violents…

En ancrant ce récit labyrinthique à Svilengrad, ville proche des frontières de la Bulgarie avec la Grèce et la Turquie, l’Allemande Valeska Grisebach – réalisatrice de Désir(s) (2007)et de Western (2017)–crée un suspense naturaliste qui décrit comment cette frontière extérieure de l’Union européenne constitue un lieu de passages et d’échanges économiques qui génèrent forcément des activités de contrebande.

Mais la cinéaste parvient surtout à montrer comment ce monde criminel essentiellement masculin s’appuie depuis des décennies sur des pratiques sexistes et des codes misogynes qui excluent et exploitent les femmes. Le film dessine en cela une héroïne de cinéma unique en son genre à travers cette archéologue de 60 ans (soit la même génération que la réalisatrice) qui tient tête à de menaçants mafieux phallocrates. Jetant rétrospectivement une lumière éclairante sur plus de trente ans de violences exercées sur les femmes dans la région et souhaitant protéger les jeunes filles d’aujourd’hui, telle une figure angélique qui les met en garde contre la domination masculine, Veska représente un modèle de bravoure qui doit beaucoup à son interprète Yana Radeva.

Cette comédienne non professionnelle, qui fut géologue avant de devoir se reconvertir dans l’industrie des casinos, porte sur ses épaules toute une lignée de femmes bien décidées à lutter contre la reproduction des mêmes schémas de domination sexiste. Une mission difficile que ce film et son admirable actrice réussissent pourtant haut la main.

L’Aventure rêvée de Valeska Grisebach, Haut et Court (2 h 44), sortie le 15 juillet

3 questions à Valeska Grisebach

Dans Western (2017), les héros étaient des hommes. Pourquoi avoir cette fois suivi une femme ?

Depuis le début, il était clair pour moi que le film commencerait avec un homme [Said, joué par Syuleyman Letifov, ndlr] et qu’ensuite une femme [Veska, campée par Yana Radeva, ndlr] prendrait le relais. Elle devait observer les situations et réfléchir avant de prendre des décisions. Il fallait une héroïne qui, après avoir été très regardée, devient celle qui regarde.

Le film raconte à quel point le passé et les années 1990 ont influé sur les personnages et leur imaginaire…

Oui, il y a eu comme un backlash. Les gens puissants à l’époque continuent de se protéger entre eux. Je ne pensais vraiment pas qu’on reviendrait aujourd’hui à un tel état de déstabilisation de nos sociétés et qu’on entendrait encore des paroles aussi violentes et décomplexées contre les étrangers ou les femmes. Mais, durant toutes ces années de préparation du projet, j’ai aussi rencontré beaucoup de gens, souvent situés très loin des positions de pouvoir et de domination, qui vivent avec beaucoup d’empathie et d’attention pour les autres.

Que signifie ce titre, L’Aventure rêvée ?

C’était le titre de travail et il est resté jusqu’au bout, car il correspond bien au film. J’ai grandi en regardant beaucoup de westerns avec mon père, et c’est devenu un genre confortable et familier. Mais je me suis aussi rendu compte que je m’étais beaucoup identifiée à des héros masculins. Je souhaitais, à la manière d’une voyeuse, entrer dans les coulisses du genre pour l’explorer à ma manière, en étant à la fois à l’intérieur et à l’extérieur.