CANNES 2026 · « Le Journal d’une femme de chambre » de Radu Jude : méchant et drôle

Féroce, monté au scalpel, le nouveau film du cinéaste roumain (« Kontinental ’25 », « Bad Luck Banging or Loony Porn ») présenté à la Quinzaine des cinéastes gratte le vernis bourgeois avec un sens génial du malaise.


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Avec Radu Jude, impossible de savoir à quelle sauce on va être mangé. Pile : au grotesque (son remake cringe de Dracula en 2025). Face : au tragique (N’attendez pas trop la fin monde, collage désespéré dans un Bucarest à tombeau ouvert). Une chose est sûre : le spectateur se fera dévorer tout cru, sans autre forme de procès, lessivé par un fiel, une amertume toute singulière. Et y retournera le lendemain – car chez le cinéaste roumain, il y a ce plaisir pervers, mais cathartique, à observer les petites lâchetés de l’espèce humaine. À ce titre, Journal d’une femme de chambre réussit un tour de force : moins expérimental, plus accessible que les précédents gestes de son auteur, il est aussi l’un de ses plus drôles.

Librement adapté du roman d’Octave Mirbeau, le film transpose l’intrigue dans un Bordeaux contemporain, où Gianina, immigrée roumaine qui a laissé sa fille dans son pays d’origine, travaille chez un couple de bourgeois aussi poussiéreux que leurs bibelots (Vincent Macaigne et Mélanie Thierry, irrésistibles dans un numéro de bouffons condescendants).

Mais Radu Jude complexifie d’emblée la lutte des classes. Gianina est un corps exploité – elle passe son temps à éplucher des légumes, yeux dans le vide à la Jeanne Dielman – mais elle a le verbe sale, la langue bien pendue, et insulte ses patrons en roumain. Idée géniale que de mettre la vulgarité, l’outrance dans la bouche de cette héroïne qu’on voudrait silenciée. Il y a là comme un doigt d’honneur, un geste punk et disruptif, à l’encontre d’une classe dominante sirupeuse, qui enrobe son mépris de classe d’une bienveillance moralement douteuse.

Cet art du malaise culmine dans une scène de repas mondaine, où Vincent Macaigne force Gianina à regarder des images du conflit ukrainien. Plan fixe, désagréable par sa longueur, répliques sidérantes de bêtise : tout est cruel et délectable de ridicule.

Mais l’inconfort naît surtout du régime d’images. Incorrigible testeur de formes, Radu Jude a pensé son film comme un journal irrégulier, désordonné. Dans l’enfer domestique de Gianina viennent s’intercaler des images de la Roumanie rurale, désolée, comme un contrechamp que personne ne veut voir. La misère, loin des yeux, loin du cœur, on l’aime à la télé mais pas trop près de chez soi.

Comble du malaise : Radu Jude use et abuse (à raison) de coupes brutales, inopinées. Ici, il coupe la chique à ses personnages, laissant en suspens la résolution d’une phrase. Plus loin, phénomène inverse : les personnages ouvrent la bouche avant qu’un cut ne les fasse taire. Reste que Radu Jude, pas misanthrope pour un sou, offre à sa femme de chambre moderne une arme de liberté, dont il connaît lui-même la portée redoutable : l’ironie.

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