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Annie Ernaux : « Le cinéma a tenu une place capitale à partir de la Nouvelle Vague pour moi »

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De son style ciselé, à l’os, Annie Ernaux retraçait sa liaison brûlante avec un homme marié dans Passion simple, paru en 1992. Au fil de son œuvre, la grande écrivaine a travaillé de son écriture méthodique, dénuée d’effusions, des souvenirs intimes (sa jeunesse modeste en Normandie, son avortement clandestin…) pour en faire surgir une vertigineuse dimension sociologique. Passion simple vient d’être transposé à l’écran par Danielle Arbid dans un film à la fois sobre, fiévreux et viscéral. On a saisi l’occasion pour interroger l’écrivaine de 80 ans, blottie dans sa maison à Cergy-Pontoise, sur son rapport au cinéma et à l’époque.

Le lien entre le cinéma et votre pratique de l’écriture est-il évident pour vous ? Quelle place occupe le cinéma dans votre vie ?

C’est très important. Je m’en aperçois d’autant plus en ce moment que je n’y vais pas. Je suis âgée, j’ai peur d’attraper le coronavirus. Ça me manque énormément, j’ai toute une liste de films que je ne peux pas voir en salles… Donc je regarde plutôt la télévision. Il y a quelques mois, Une femme dans la tourmente de Mikio Naruse [sorti en 1964, ndlr] est passé sur Arte, ça m’a énormément touchée. C’est vraiment un grand cinéaste, qui parle à la fois de la société à un moment donné et des rapports entre les êtres. Le cinéma a tenu une place capitale à partir de la Nouvelle Vague pour moi. Je liais tout à fait mon désir d’écrire avec le cinéma. C’était Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda [sorti en 1962, ndlr] , que j’ai vu dans une salle d’art et essai à Rouen. C’était le cinéma d’Alain ResnaisL’Année dernière à Marienbad [sorti en 1961, ndlr] par exemple, qui a eu une influence incroyable sur moi et sur mon écriture d’alors – j’ai écrit mes premiers textes à cette époque mais je n’ai pas été publiée [elle le sera chez Gallimard à partir de 1974 avec Les Armoires vides, récit de vie d’une étudiante en Lettres modernes, déjà d’inspiration autobiographique, ndlr]. Je trouvais qu’il y avait un rapport entre le cinéma et l’écriture, dans la narration, dans l’imprégnation.

Quel est votre premier souvenir de cinéma ?

C’est juste après la guerre, ça doit être en 1946, et je dirais pendant l’été, puisque c’est en plein air. Le film s’appelle Narcisse [d’Ayres d’Aguiar, sorti en 1940, ndlr]. Un film drôle auquel je ne comprends rien, parce que, bon… j’ai 5 ans. C’est à Yvetot [petite ville de Normandie qu’elle a beaucoup décrite dans ses livres, ndlr], où nous sommes arrivés avec mes parents quelques mois auparavant. C’est pour moi quelque chose d’assez étonnant car, à l’époque, il n’y avait pas de télévision, c’est la première image animée que je vois. À l’adolescence, j’ai vu un Brigitte Bardot, Manina, la fille sans voiles [de Willy Rozier, sorti en 1953, ndlr], elle est sur un bateau, elle montre sa poitrine, je la trouvais extrêmement belle. Un des films qui m’a le plus marquée, c’est La Strada [de Federico Fellini, sorti en 1954, ndlr]. Je crois que j’avais 14 ans. C’était totalement inhabituel de voir un film où il y a si peu de paroles. C’était un choc.

Certains films vous ont aidée à écrire ?

Pour la conception des Années [paru en 2008, elle y décrit des photos prises entre 1941 et 2006 sur lesquelles elle apparaît pour dresser un portrait collectif et sociologique de la France sur toute cette période, ndlr], qui a été très longue, il y a eu un déclenchement avec le film Le Bal d’Ettore Scola [une fiction sortie en 1983 qui retrace cinquante ans de danse de salon en France, ndlr]. Il figure le passage des années très simplement : il n’y a pas de parole, juste des corps dans une même salle, avec des gestes et des costumes différents en fonction des années. Je m’en suis beaucoup inspirée. Sur ce rapport entre écriture et cinéma, j’ai aussi conçu mon dernier livre publié, Mémoire de fille [sur les répercussions de sa première relation sexuelle, en 1958, sorti en 2016, ndlr], comme une suite d’images qui correspondent exactement à celles de la mémoire. En ne cherchant pas à les relier par le récit mais en assumant de dire « je ne sais pas » sur ce qu’il se passe entre les deux. Je me suis aperçue qu’en écrivant comme ça, notamment pour le passage où je raconte ma « première fois », ça forme pour les lecteurs quelque chose de très cinématographique, qu’on pourrait même éventuellement tourner. 

Comment s’est déroulée l’adaptation pour le cinéma de Passion simple ? Vous y avez contribué ?

Danielle Arbid m’a contactée pour me faire lire ses premiers scénarios. Je ne voulais surtout pas qu’on dramatise le récit. Il y aura toujours un écart entre le texte et le film. C’est obligatoire. Je serais incapable de transposer le texte en scénario. Je n’ai pas voulu y contribuer, au-delà de quelques remarques. Ce que je peux dire, c’est si quelque chose est juste ou pas juste. Dans le film de Danielle, c’est juste. J’ai eu des moments d’émotion très forts. L’adaptation était compliqué pour elle, puisque c’est un livre à la première personne, où il n’y a pas de description en dehors de choses comme « Je l’attendais ». Comment transposer ça à l’image ? Ce qui a été formidable, c’est de choisir une comédienne [Laetitia Dosch, ndlr] qui sache exprimer autant de choses avec son corps, ses gestes, son visage, tout ce que moi je fais passer par des mots. Ça, c’est tout à fait remarquable. Il y a aussi ce que Danielle Arbid a ajouté, car c’est un tout petit livre de 77 pages, elle a fait un film d’une heure et demie ! 

« Dans le film, il n’y a ni sentiment de culpabilité, ni honte, ni nihilisme. C’est juste la réalité de la passion.»

Passion Simple : Photo Laetitia Dosch, Sergei Polunin

Passion simple de Danielle Arbid © Magali Bragard

L’héroïne de Passion simple s’immerge corps et âme dans sa passion pour un homme marié, jusqu’à une forme de soumission consentie : elle se plie au rythme de son amant qui l’appelle uniquement pour faire l’amour, au point qu’elle en néglige son travail et son enfant. 

Il y a eu quelques controverses sur cet aspect à la sortie du livre. Mais je viens de retrouver une phrase d’Antoinette Fouque qui rendait complètement justice au roman en disant que refuser la passion, c’était se refuser à la condition humaine. Et il n’y avait pas plus féministe qu’Antoinette Fouque ! Quand le livre est sorti, il y a des féministes qui allaient même plus loin, qui disaient : « Dans son livre, c’est l’homme-objet ». Bon, je n’aurais pas été jusque-là. Ce n’est pas une idée qui me venait de toute façon, celle de l’homme-objet. Dans le film, il n’y a, comme j’ai voulu que ce soit dans mon livre, ni sentiment de culpabilité, ni honte, ni nihilisme. C’est juste le comportement, la réalité de la passion. Et c’est ça qui compte, car je sais bien que ce film va être jugé… j’allais dire : « avec le regard de #Metoo ». On va dire : « Est-ce que c’est possible ? »« Est-ce qu’il faut ? », « Est-ce qu’on doit ? » Je pense que tout ça n’est pas valable ici. C’est la passion, ce laps de temps où on est hors de la vie, mais ça doit rester énigmatique.

Le livre se clôt sur ces mots : « Quand j’étais enfant, le luxe, c’était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de la mer. Plus tard, j’ai cru que c’était de mener une vie d’intellectuel. Il me semble maintenant que c’est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme. » C’est toujours votre définition du luxe, trente ans plus tard ?

Je crois. Je crois qu’il reste ça. C’est vraiment un des plus beaux moments de ma vie. C’est un luxe dans tous les sens du terme, parce qu’il faut être assez fort aussi pour le vivre et ne pas en mourir. J’ai été très marquée dans ma jeunesse par la notion d’amour fou, notamment à travers le surréalisme d’André Breton [dans L’Amour fou publié en 1937, il rompt le fil d’expériences amoureuses qu’il a vécues par des récits de rêves, des photographies et des poésies, ndlr] – j’avais même fait ce qui correspond à la maîtrise là-dessus. Mais je n’ai pu le réaliser qu’à l’âge mûr, avec cette passion vécue à 48 ans. Oui, je veux continuer de penser que c’est un luxe. En écrivant « pour un homme ou une femme », je voulais dire qu’un homme pouvait vivre la même chose. J’ai reçu beaucoup de lettres à l’époque qui m’ont permis de comprendre que, fort heureusement, ça a été aussi compris comme « passion d’une femme pour une femme » et « d’un homme pour un homme ». Tout le spectre des possibilités de la passion.

 En 2016, un an avant le mouvement #MeToo, vous publiez Mémoire de fille, qui retranscrit votre douloureuse expérience, à 18 ans, de ce qu’on appelle aujourd’hui la « zone grise », qui décrit le flou qu’il peut y avoir autour du consentement dans les interactions sexuelles. Comment avez-vous accueilli ce mouvement de libération de la parole, d’abord dans le cinéma, puis dans d’autres champs culturels ?

C’est vrai que j’emploie dans mon livre le mot « consentement ». Je dis : « Elle consent, elle ne sait pas à quoi elle consent mais elle consent. » Il a fallu que l’écriture déplie – j’aime beaucoup ce terme de « déplier » – les choses les unes après les autres pour m’apercevoir qu’il y a eu des étapes successives, des moments où j’étais consentante, et d’autres où je ne savais pas. Effectivement, c’est cette espèce de zone grise. Pour moi, #Metoo a été un émerveillement. J’ai longtemps cru que le féminisme, si vivant soit-il, n’allait plus réussir à obtenir quoi que ce soit. Ça a été une sorte de grande lumière, de révélation, de se dire « C’est possible, elles l’ont fait ! » La suprématie masculine est partout. C’est ça qui est effrayant. Mais récemment, le mot « féminicide » est apparu, par exemple. C’est déjà une conquête. C’est important, de ne pas avoir peur des mots.

En mars dernier, vous adressiez une lettre à Emmanuel Macron, lue sur France Inter. Vous y exprimiez votre désaccord avec son vocabulaire guerrier et sa logique économique dans sa gestion de la crise du Covid-19. Ça vous plonge dans quel état, l’atmosphère dans laquelle nous sommes, à l’heure du reconfinement ?

Depuis quelques mois, je suis perméable à une espèce d’absence de réaction, d’accablement, on se demande quand on pourra revivre normalement. La société est profondément atteinte. Cette peur continuelle de l’Autre, de la contagion, ces difficultés à prévoir. On n’est plus du tout maîtres du temps. L’hôpital n’a pas eu ce qu’il fallait pour affronter la deuxième vague. C’est toujours du bricolage, on oblige les gens à aller travailler pour faire tourner l’économie et il n’est question d’aucune mesure pour faire payer les riches. Tout ce qu’on désire, d’un autre monde, de mesures écologiques… tout paraît s’effilocher. On vit dans une espèce de société virtuelle. J’ai beaucoup d’insomnies, j’imagine la nuit tous les gens dans leurs petites cases, par millions, dans les immeubles, les maisons, les rues vides… C’est de la science-fiction.

: Passion simple de Danielle Arbid (Pyramide, 1h36) –  Prochainement en salles 

Photo : © Catherine Hélie

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