
Vous avez produit plusieurs films indépendants qui ont connu un grand succès, notamment Anora de Sean Baker, récompensé de la Palme d’or à Cannes et de 5 Oscars (dont celui du Meilleur film). Cette tension entre l’underground et le mainstream se retrouve justement dans Club Kid, qui raconte un drame familial classique au milieu de soirées techno new-yorkaises. Vous aviez conscience de cela lors de sa production ?
Totalement. Il y a définitivement de cela dans le film : Jordan Firstman et moi avons beaucoup parlé de comment l’underground finit par se fondre ou atteindre une culture grand public. Évidemment, nous ne voulions pas que le public se sente aliéné ou déconnecté du film, donc nous avons essayé de rendre cette histoire à la fois la plus universelle et la plus spécifique possible. Mais je trouve que c’est un excellent moyen d’attirer le public et lui permettre de s’identifier à ces personnages, même s’ils ne prennent pas du GHB ni ne font la fête tout le week-end !
D’un point de vue français, cette recherche d’équilibre semble aussi au cœur de l’identité d’A24, qui distribue le film aux États-Unis et avec qui vous travaillez régulièrement. Quel regard portez-vous sur cette société ?
C’est une superbe entreprise qui n’a pas peur des films audacieux et pointus, qui sort des sentiers battus et des genres classiques [ils ont récemment produit Backrooms, Primetime ou The Drama, ndlr]. Ils ne sont pas dans les traditions, c’est leur truc : évidemment, si on veut se lancer dans un film qui invente un nouveau sous-genre, il doit vraiment marcher. Et je pense que tout le monde là-bas a un œil vraiment affuté pour découvrir en avance ce qui va fonctionner, ils sont capables d’anticiper les tendances. Bien sûr, tous les films ne font pas l’unanimité (Eddington ou Smashing Machine ont été des échecs au box office par exemple, ndlr), mais ils ont su rester à la pointe de l’actualité et à l’écoute.
Pour Club Kid, ils voulaient absolument avoir ce film. Il y a eu une sorte de guerre d’enchères à Cannes car beaucoup de distributeurs étaient intéressés, mais les équipes d’A24 avaient un véritable coup de cœur pour ce film. J’avais l’impression que s’ils ne l’obtenaient pas, ils allaient mourir ! Nous avons pensé qu’ils seraient les mieux placés pour défendre ce film, ils savent s’y prendre avec ce genre de projets.
Comment s’est monté Club Kid et à quel moment avez-vous embarqué sur le projet ?
Au tout début, ce sont les agents de Jordan qui m’ont appelé pour que je lise le scénario. C’était en 2024, après la présentation d’Anora de Sean Baker à Cannes. Le film avait déjà été vu mais n’était pas encore sorti, et grâce à mes précédents films [Red Rocket et Anora de Sean Baker portent des univers proches, ndlr], son équipe a du estimer que je pourrai accompagner son projet. Dès notre premier appel, nous avons discuté de nombreux sujets comme ceux que nous abordons ici. J’ai donc lu le scénario et l’ai trouvé super, il y avait quelque chose.
J’ai ensuite rencontré Jordan autour d’un déjeuner, où on a eu le sentiment de vraiment être sur la même longueur d’onde quant à la manière d’aborder Club Kid : prendre des acteurs débutants, recruter au sein de la communauté LGTBQIA+, veiller à l’impliquer autant que possible dans la réalisation du film, tourner en décors réels… La structure du film rappelait un peu Anora. Beaucoup de fête au début, la naissance d’une relation qui fait prendre une autre tournure au film, puis une effraction… On a tout de suite parlé de tous ces points communs. Peu de temps après, en octobre 2024, mon enfant est né et Anora sont sortis, la même semaine où Jordan m’a appelé et confirmé qu’on ferait ce film ensemble !
C’était la plus grosse semaine de votre vie, non ?
Oui, c’était assez fou… J’étais à l’hôpital avec mon fils et je suis sorti pour répondre à Jordan au téléphone… C’est inoubliable. On a alors passé trois à cinq mois à reprendre le scénario, jusqu’au moment où on estimait qu’il était à son meilleur. Nous l’avons ensuite présenté à des investisseurs et contacté quelques distributeurs. Ça n’a pas immédiatement donné l’impression que le film allait marcher compte tenu de son ampleur [le film a finalement été acheté par A24 pour 17 millions de dollars, ndlr]. Finalement, nous nous sommes tournés vers un financement par capitaux propres en présentant le film à des investisseurs, et avons opté pour Topic Studio [société de production derrière The Laundromat de Steven Soderbergh, A Real Pain de Jesse Eisenberg ou Mother Mary de David Lowery, ndlr]. Puis la course a démarré et tous ceux à qui nous avions présenté le film nous ont fait une offre après sa première à Cannes.

La plupart de vos films sont allés à Cannes. En France, on a parfois peur que les États-Unis se détournent ou n’aiment plus ce festival. Vous, ce n’est clairement pas le cas !
C’est devenu ma seconde maison ! Je fais littéralement des films chaque année pour pouvoir aller à Cannes… [rires, ndlr]. En général, j’ai un film en préparation, j’essaie de monter un film ou un tournage commence au moment de Cannes pour que je puisse y aller l’année suivante. J’essaie d’en faire une tradition ! Je veux dire par là que j’adore cet endroit, sa programmation, le goût et la sensibilité de l’équipe du Festival. J’adore aussi la Quinzaine des cinéastes et la Semaine de la critique, qui est la dernière où je n’ai jamais été sélectionné ! Beaucoup de films incroyables y sont présentés chaque année, j’adore le public français, et j’ai eu la chance qu’il apprécie le travail que j’ai accompli jusqu’à présent. Pour Club Kid, j’ai eu le sentiment le vendredi qui précédait le tournage que le film irait à Cannes et que nous monterions le tapis rouge avec les dolls, qu’on ferait sensation. C’était ce que je voyais pour le film, que c’était la bonne chose à faire.

Aux États-Unis, Club Kid bénéficiera d’une sortie en salles limitée. Quel est l’intérêt d’une telle stratégie ?
C’est typique de Neon ou A24 qui sortent ce genre de films un peu niches. Ils doivent trouver leur public, puis élargir leur audience grâce au bouche-à-oreille et parvenir à une véritable diffusion à grande échelle. Nous avons fait pareil avec Anora, et tous mes autres films. C’est simplement un moyen pour nous de faire salle comble le premier week-end à New York et Los Angeles, pour susciter de l’engouement autour du film et puis s’étendre. Si l’on sort le film sur mille écrans le premier week-end et que la moyenne par salle n’est pas élevée, il risque d’être retiré plus vite de l’affiche. C’est normal ici.
Avez-vous constaté une différence dans votre travail de producteur après le succès d’Anora à Cannes et aux Oscars ? Cela vous a-t-il ouvert des portes par exemple ?
Oui, c’est certain. Cela m’a permis de mener d’avantages de projets, et de gagner la confiance et la crédibilité nécessaire à cela. Je peux aussi travailler avec davantage de cinéastes que j’admire. Quand je propose aujourd’hui quelque chose qui peut paraître risqué, je bénéficie clairement de la confiance de mes partenaires. Mais ça ne concerne pas que la production, cela se retrouve sur le plan créatif par exemple. Pour Club Kid comme avec Sean Baker d’ailleurs, nous avons travaillé dessus pendant des mois avant que quiconque ne le voie. Je ne sais pas si tous les producteurs ou cinéastes bénéficient d’une telle liberté pour leur premier film. Le plus grand atout que j’en retire, c’est que cela m’aide à réaliser les films que je veux faire, de la manière que je désire.
Cette liberté vous permet aussi de faire des clips pour Addison Rae. Comment on devient producteur de clips ?
Un jour, Sean Price Williams m’appelle et me dit : « Tu veux faire un clip pour Addison Rae ? » Je savais qui elle était grâce à TikTok, mais je ne la connaissais pas en tant qu’artiste. Mais je suis prêt à faire tout ce que Sean veut ! C’était fascinant de faire appel à lui : l’idée de l’intégrer au projet d’Addison pour réaliser Diet Pepsi, ça donnait quelque chose auquel je voulais participer. Elle a fait confiance à Sean, c’était une équipe très réduite, on a tourné sur pellicule à la Bolex et fait quelques prises de la plus simple des manières, en empruntant des caméras. C’était pareil pour « Fame is a Gun » [un autre single d’Addison Rae, ndlr] d’ailleurs.
Il y avait aussi un projet secret de clip pour Harry Styles…
Oui, on l’a finalement fait. Il devrait être sorti au moment de la publication de cet entretien, donc ce sera moins secret normalement ! [le clip de « Coming Up Roses » est en effet sorti le 26 octobre dernier, ndlr]
Le premier long métrage que vous avez produit est Red Rocket de Sean Baker en 2021. Comment y êtes-vous parvenu depuis la fin de vos études ?
J’ai commencé à travailler avec Sean alors que j’étais encore en dernière année. Quand j’ai obtenu mon diplôme, il m’a proposé de travailler avec lui sur The Florida Project : sur mon profil IMDb, je crois que j’ai environ six crédits à mon actif sur ce film ! Après cette expérience, il a vraiment vu tout le potentiel que je pouvais apporter à sa façon de faire du cinéma et m’a demandé d’être producteur sur le film suivant, qui était Red Rocket.
Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?
Je suis actuellement en phase de pré-production du prochain film de Sean Baker. Mais je travaille également à la production du prochain film d’Elijah Bynum, My Darling California, dans lequel joue aussi Mikey Madison – c’est un vrai plaisir de retravailler avec elle. Je me prépare également à produire mon premier long métrage d’animation, et j’ai toute une série d’autres projets en réserve que nous espérons tourner l’année prochaine.
