
NINA ALMBERG : On est à l’avant-première du film Baisers volés [de François Truffaut, 1968, ndlr]. Pour moi, cette BD, c’était d’abord une histoire de regards. Comment on passe du fait d’être objet au fait d’être sujet. Et je trouve cette scène particulièrement parlante sur la question. On voit une femme extrêmement éthérée et fascinante, Fabienne Tabard. On ne saura pas grand-chose d’elle à part qu’elle est belle et qu’Antoine Doinel [joué par Jean-Pierre Léaud, ndlr] la désire. Cette scène dit beaucoup de la place des femmes dans le cinéma de cette époque.
ARIANNA MELONE : C’est une page sans dialogue mais avec un sous-texte profond, fondamental pour le reste de l’histoire. Dans cette scène, Delphine Seyrig s’observe de l’extérieur. Elle voit son image se refléter à l’écran mais dans un rôle qui ne la représente pas.
NINA ALMBERG : On assiste là au début de son questionnement à propos de son image, de ce qu’elle veut renvoyer, de qui elle est en tant qu’actrice et de ce qu’elle sera après avoir été l’une des grandes actrices du cinéma d’auteur des années 1960.

NA : Les deux personnages que l’on voit ici sont Ella Maillart [à gauche, future exploratrice et écrivain suisse, ndlr], et sa meilleure amie d’enfance Hermine de Saussure {à droite, ndlr}, la mère de Delphine Seyrig, qu’Ella surnommait Miette. Je dirais que cette planche représente leurs années d’apprentissage et leur passion commune pour la voile. Je voulais parler de la force des amitiés d’enfance où le rêve est très présent. Elles ont alors la chance d’avoir le lac Léman pour terrain de jeu. Elles se retrouvent là-bas tous les étés. Le père de Miette, qui était officier de la marine marchande, a appris à sa fille à naviguer. C’est l’apothéose de l’adolescence, où on pense que tout est possible, et l’histoire d’un pacte d’amitié aussi.
Au départ, je me suis intéressé à Ella Maillard. J’avais lu tous ses livres. Et j’étais intrigué par le personnage de Miette, son amie, à qui il était arrivé quelque chose qui avait l’air terrible {en vérité, Miette, après une aventure d’un soir, tombe enceinte de son premier enfant, Francis, et arrête alors la voile, ndlr}. Quand j’ai débuté le scénario, j’avais l’idée de faire trois portraits. L’histoire s’est finalement recentrée sur Delphine Seyrig et sa mère, sur cette histoire de transmission, complexe, qui balaie notamment la question de l’avortement, très présente dans le livre.
AM : Delphine et sa mère n’arrivaient souvent pas à se comprendre. Elles étaient très éloignées l’une de l’autre, aussi bien physiquement que spirituellement. Delphine, dès l’enfance, a souffert de cette distance, elle ne parvenait pas à la comprendre et vivait peut-être avec ce sentiment de culpabilité typique de nombreux enfants qui se sentent responsables de la vie de leurs parents. Elle et son frère Francis, étaient la raison principale pour laquelle leur mère avait arrêté la voile.
NA : Elles sont redevenues proches vers la fin de la vie d’Hermine et se sont mieux comprises à ce moment-là, je crois.

NA : L’idée avec ces planches-là [qui reprennent certains films clés de la filmographie de Delphine Seyrig, ndlr] était d’intégrer dans le scénario quelques scènes de films de sa carrière pour donner au lecteur certains points d’ancrage.
La Fée des Lilas est un personnage éminemment ambigu et complexe d’un point de vue actuel. Peau d’Âne [de Jacques Demy, 1970, ndlr] est une fable avec un dénouement à la fois heureux et étrange [la princesse parvient à s’échapper des griffes de son père qui souhaite l’épouser, aidée par sa marraine, la Fée des Lilas, cette même marraine qui finira par se marier avec son père]. Je pense que pour Delphine Seyrig, à ce moment-là, c’est encore du jeu, un amusement. Une volonté de se métamorphoser, d’être actrice dans tout ce qu’il y a de féerique à l’être. Elle crève littéralement l’écran dans ce film qui est pour moi l’acmé de la première partie de sa carrière, avant sa rébellion contre le système [à partir de 1974 et sa rencontre avec Carole Roussopoulos, avec qui elle réalisera le documentaire féministe Sois belle et tais-toi, 1981, l’actrice entame un virage cinématographique en opposition avec l’image glamour de ses débuts. À partir de 1979, elle se fait plus rare au cinéma et ne tourne qu’avec des cinéastes femmes, ndlr]. La remarque concernant la comparaison avec Catherine Deneuve était de l’ordre du ressenti.

AM : La retranscription de cette interview est très intéressante. On retrouve l’idée de la perfection, de l’apparition, qu’on pouvait lire dans la première planche. Delphine elle-même se sent imparfaite, ce n’est pas elle qui a choisi cette image pour elle. Le journaliste tente de percer à jour ce qu’elle souhaite garder privée, non pas afin de cacher volontairement quelque chose, mais simplement pour séparer carrière et vie personnelle.
NA : Quand on pense à Claude Lanzmann, on pense au réalisateur de Shoah, bien sûr. On remarque aussi avec cette planche qu’il a eu d’autres vies avant cela, pas forcément très reluisantes. Cet extrait est représentatif de cette époque en ce qu’il reflète l’esprit des années 1968, très marxiste et classiste, mais aussi par le machisme et la manière poussive que Lanzmann adopte pour mener cet entretien. On voit Delphine Seyrig se recroqueviller à mesure que le temps avance. Son langage corporel révèle sa défiance, on la sent déstabilisée, et pourtant, dans la parole, elle continue à lui tenir tête et à attaquer. Son image parfaite, cette « perfection » comme lui dit Lanzmann, qu’elle a endossé dans les années 1960, va voler en éclats dans les années 1970. C’est un autre moment de bascule.

NA : Nous avons dû choisir parmi tous les moments clés de l’engagement féministe de Delphine Seyrig, on ne pouvait pas tout mettre. Je trouvais intéressant d’avoir un point de vue depuis l’angle de l’intime. Le manifeste des 343 salopes [pétition pour la légalisation de l’avortement rédigée par Simone de Beauvoir et signé par 343 femmes, ndlr] est un moment fondateur de la libération féminine. Je voulais mettre en regard cet événement historique et la réaction familiale plutôt rude. Ici, Delphine Seyrig renvoie ses parents à leur morale protestante. C’est une adulte qui prend des positions publiques, et pourtant devant ses parents, elle se retrouve aussi désarmée que nous tous face à nos propres parents lorsqu’il s’agit de s’opposer à eux.

AM : C’est une scène qui en dit beaucoup sur Delphine et sur la période historique qu’elle traverse. Les avortements étaient alors pratiqués illégalement [avant le passage de la loi Veil légalisant l’avortement en 1975, ndlr]. Ici, Delphine met sa propre maison à disposition et accueille une jeune femme pour avorter, avortement pratiqué par une femme du MLAC [Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception, ndlr] via la méthode Karman (1). Nous voyons pleinement l’implication de Delphine qui, consciente de ses privilèges, choisit de les utiliser intelligemment pour une cause qui l’anime.
NA : Le premier documentaire que j’ai fait en 2013 pour Arte Radio s’appelait Spéculum-partie. J’avais interviewé d’anciennes militantes du MLAC sur leur pratique de l’avortement. J’ai eu la chance, à ce moment-là, de voir une de ces valises, comme l’on voit sur la planche. Cet événement de ma vie croisait parfaitement l’histoire de Delphine Seyrig. L’avortement reste souvent très abstrait dans l’esprit des gens. Je voulais que ces visuels-là nomment les choses et montrent le corps des femmes afin de dédramatiser, de lever le voile du mystère.
(1) La méthode de Karman, inventée par l’Américain Harvey Karman, qui est une méthode d’avortement sans douleur réalisée par les femmes du MLAC, a été présentée pour la première fois en France chez Delphine Seyrig, dans son appartement place des Vosges.

