Kleber Mendonça Filho : « Le Brésil est un pays incroyablement métissé »

Avec « L’Agent secret », le cinéaste brésilien signe un flamboyant thriller politique dont le héros, interprété par Wagner Moura, tente d’échapper à des tueurs dans le Brésil dictatorial de 1977. Mélangeant les tonalités et faisant brillamment entrer en écho les menaces d’hier et d’aujourd’hui, le réalisateur a logiquement reçu le Prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes. Il nous détaille la genèse de ce film majeur.


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© Julien Liénard pour TROISCOULEURS

Quelle est la première image du film qui vous est venue ?

Celle d’un cadavre, les pieds tournés vers la caméra, un peu comme dans Mais qui a tué Harry ? [sorti en 1955, ndlr] d’Alfred Hitchcock. Le début de mon film montre donc les deux pieds d’un cadavre non loin d’une station-service.

Le titre, L’Agent secret, donne l’impression que le film va épouser les codes du cinéma d’espionnage, mais ce n’est pas tout à fait le cas…

Cela peut sembler prétentieux, mais je voulais avant tout faire un film qui soit intéressant et surprenant. Sauf qu’il est évidemment difficile de définir avec précision le sens à donner au mot « surprenant ». J’aime beaucoup ce titre, car il m’a fait comprendre que j’avais besoin d’amener du suspense, de l’action et des twists captivants à ce projet. Je pense aussi que ce titre m’a conduit jusqu’à la fin du film. Car le Brésil est un pays incroyablement métissé, mais la beauté de ce mélange n’est pas perçue par toute une partie de la société. Il y a du racisme, alors même que beaucoup de gens ont plusieurs origines. Cet agent secret est, en fait, le fruit d’un croisement social entre son père et sa mère, même si l’histoire de ses origines a longtemps été effacée. Cette dimension secrète donne un autre sens au titre. Il y a aussi la question du sang. Pas seulement le sang lié à la violence des hommes qui veulent tuer le héros, mais aussi celui qu’on donne, qu’on reçoit, le fait d’être une banque de sang. Je pense que c’est l’ADN du film, littéralement.

Vous jouez sur le mystère, le mélange des genres et les identités multiples du héros. Selon vous, Wagner Moura était-il le seul acteur capable d’incarner ce rôle ?

Je travaille avec Wagner Moura depuis le début du projet, j’ai écrit le rôle pour lui. J’ai une sorte de carte mentale de tout ce qu’il a fait avant, de ses rôles et de ce qu’il peut accomplir en tant qu’acteur. J’estimais pouvoir écrire quelque chose qu’il n’avait encore jamais joué et je pense que c’est son meilleur rôle, à ce jour. Wagner a une totale confiance dans son charisme et ses expressions faciales, il a des qualités essentielles de star qui s’impose dans le cadre sans faire d’effort. Dans plusieurs films, Wagner parle beaucoup, comme si ses personnages avaient un grand besoin de s’exprimer. Dans L’Agent secret, j’ai aimé en faire un protagoniste assez silencieux, à la présence forte. Il compose un héros magnétique qui n’a pas besoin de porter une arme. On souhaitait se rapprocher de La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock [1959, ndlr], même si la tonalité des deux films est différente. Dans celui de Hitchcock, Cary Grant est toujours en train de réagir à des situations absurdes sans comprendre ce qui se passe et il reste passionnant.

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© mk2 Films

Wagner Moura joue ici un père et son fils. C’est comme s’il incarnait à la fois le passé et le présent du Brésil et endossait, à lui seul, la thématique de la transmission, très chère à votre cinéma…

Wagner est un acteur suffisamment fort pour donner corps et visage à plusieurs personnages. Je me souviens de la réaction d’une grande amie de ma mère quand je l’avais rencontrée quelques années après sa mort. Je suis physiquement très différent de ma mère, je suis un homme et je suis grand, mais, quand cette amie m’a vu, elle a commencé à pleurer, car elle voyait en moi une sorte de continuation de ma mère. L’idée que Wagner puisse aussi incarner la génération suivante me plaisait. Dans le scénario, j’avais écrit que ce personnage de descendant était une forme de copie génétique « paresseuse » de Marcelo. Le lien que Wagner devait jouer n’était pas seulement physique, mais aussi émotionnel. Il est frappant de voir combien Marcelo a été effacé de la mémoire de son fils. Le Brésil a fait la même chose, en effaçant le souvenir de beaucoup de personnes ayant vécu sous la dictature et en gommant l’histoire de leurs origines.

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© Ad Vitam

Le film traite, en effet, d’un effacement historique, mais contre lequel il semble possible de lutter. Derrière l’aspect angoissant du thriller, il y a l’idée que l’on peut triompher des crimes du passé. Cela fait-il écho au Brésil actuel, qui vient d’envoyer en prison l’ancien président Jair Bolsonaro ?

Il y a une ambiance positive au Brésil en ce moment. Bolsonaro [président du Brésil du 1er janvier 2019 au 1er janvier 2023, ndlr] est en prison, ceux qui ont tenté le coup d’État y sont aussi, de même que ceux qui avaient envahi et vandalisé les bâtiments publics sur lesquels ils ont déféqué [le 8 janvier 2023, des partisans de Jair Bolsonaro, fraîchement battu à l’élection présidentielle, ont tenté de prendre d’assaut les lieux du pouvoir brésilien dans la capitale, Brasilia, ndlr]. Et Donald Trump, qui voulait imposer au Brésil une augmentation des droits de douane, vient de comprendre que le Brésil et les États-Unis ont plus de deux siècles d’histoire et de relations communes. Cela montre la capacité de l’actuel président Lula à négocier durant son troisième mandat. La manière dont on analyse ce moment historique actuel du Brésil influence la façon dont on perçoit la fin du film. Tout le monde ne va pas nécessairement y voir une conclusion optimiste…

Comme dans tous vos films, il y a de nombreuses scènes de sexe dans L’Agent secret : une entre Marcelo et sa voisine, et d’autres se passant dans les Archives publiques de Recife, dans un jardin public ou dans une salle de cinéma. Est-ce important pour vous de montrer que le Brésil est un pays vivant et sensuel, malgré les problèmes politiques ?

Au Brésil, les gens parlent beaucoup de la séquence où Wagner Moura embrasse le sein de sa voisine, jouée par Hermila Guedes. Pour moi, c’est une scène très simple, mais apparemment elle a beaucoup plu ! Je pense que, malgré les nombreux problèmes que l’on rencontre dans la vie, ce serait dommage de s’enfermer dans une pièce sans lumière. Au Brésil, il y a le carnaval, l’alcool, le désir. On en a beaucoup parlé, Wagner et moi : Marcelo est un personnage qui a envie de vivre, il a beaucoup d’amour, un fils, une énergie puissante… Par exemple, dans la séquence où il sort du cinéma après avoir appris des nouvelles tragiques, il voit le carnaval dehors. Même s’il n’a pas fondamentalement envie de faire la fête à ce moment-là, il y va quand même, il se mêle aux autres, se met à danser, va au contact. Cela dit beaucoup du Brésil, de l’identité du pays – on dit qu’on s’occupera de tous les problèmes après le carnaval [rires, ndlr].

Certains de vos comédiens sont comme des passeurs qui relient un film à l’autre. Maeve Jinkings jouait dans Les Bruits de Recife, puis dans Aquarius ; Sônia Braga, dans Aquarius, puis dans Bacurau ; Udo Kier, dans Bacurau, puis dans L’Agent secret… Est-ce que cela signifie que Wagner Moura sera aussi dans votre prochain film ?

Je crois que chaque film me donne envie de faire le suivant. J’ai travaillé avec plus de cinquante acteurs sur Bacurau, dont Udo Kier [mort le 23 novembre 2025, quelques jours avant cette interview, ndlr]. C’était une joie immense de pouvoir travailler avec cet acteur légendaire. Quand j’ai écrit L’Agent secret, j’ai naturellement invité Udo à y participer [il y incarne un tailleur juif allemand rescapé de la Seconde Guerre mondiale, vivant au Brésil, ndlr]. Et je parlais déjà à Emilie [Lesclaux, ndlr], mon épouse et productrice, de le reprendre dans mon film suivant. J’ai vraiment été très triste et touché quand j’ai appris sa mort. Mais j’ai pu apprécier son existence, je suis heureux d’avoir partagé sa vie. Et pour ce qui est de mon prochain film, j’ai très envie de le faire avec Wagner Moura, oui.

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Udo Kier dans Bacurau de Kleber Mendonça Filho

Le succès de L’Agent secret, qui vous a valu le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes et se retrouve dans la course aux Oscars 2026, vous surprend-il ? Avez-vous le sentiment d’avoir réalisé un film unanimement compris ?

Je ne sais pas si ce film a vraiment été compris par tout le monde. Mais il est bien reçu, c’est sûr ! Je suis personnellement très satisfait du film, car j’ai pu le faire avec un budget très généreux. J’ai vraiment fait le film dont je rêvais. Grâce à lui, je voyage beaucoup, je rencontre des journalistes, des critiques, des acteurs… J’étais dernièrement en Italie avec Giuseppe Tornatore, le réalisateur de Cinema paradiso ! J’ai aussi rencontré Spike Lee ou encore Alba Rohrwacher, des artistes que j’adore.

Le fait de situer une partie de l’intrigue dans un cinéma renforce cette sensation de circulation entre les pays, les époques et les artistes

J’aime bien quand les lignes ne sont pas trop divisées et que les choses se mélangent. Dans L’Agent secret, il y a du réalisme, mais on voit aussi que c’est du cinéma. Il y a des légendes urbaines, des éléments romanesques, des images poétiques… Cela dit, je trouve que l’ancienne salle de cinéma, à la fin du film, a un côté cimetière. On a filmé le bâtiment en Panavision, en écran large, ce qui provoque un sentiment de mélancolie. J’aime beaucoup ce dernier plan.

L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho, Ad Vitam (2 h 40), sortie le 17 décembre