Mascha Schilinski : « La souffrance, même incomprise, se lègue »

Brillante voix émergente du cinéma allemand, Mascha Schilinski a remporté en mai dernier le Prix du jury à Cannes avec son deuxième long métrage, « Les Échos du passé ». Dans cette fresque existentielle virtuose, tour à tour macabre et allégorique, la cinéaste raconte, sur un siècle, quatre générations de femmes dans une ferme de l’Allemagne rurale. Héritage de la violence masculine et de la culpabilité, « Les Échos du passé » est un film labyrinthique sur la mémoire traumatique. Rencontre avec sa réalisatrice.


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Mascha Schilinski à Cannes en 2025, photographiée par Julien Lienard

Caméra subjective, fermetures à l’iris ou plans vus à travers le trou d’une serrure… Votre film décline plusieurs effets très forts pour nous immerger dans la subjectivité de vos héroïnes. Comment se sont imposés ces dispositifs ?

Par l’empathie, pure et simple. Il fallait tout ressentir à travers les yeux de ces quatre femmes [le film, qui débute au début du xxe siècle et s’achève après la pandémie de Covid, suit des femmes et jeunes filles et sœurs d’une même famille sur plusieurs générations, ndlr]. Je voulais faire de cette ferme, de ce lieu intemporel, un endroit où elles auraient vécu à différentes époques [le film a été tourné dans l’Altmark, région rurale de l’Allemagne rattachée à la RDA après la Seconde Guerre mondiale, ndlr]. Ces protagonistes représentent une multitude de perspectives et recréent une mémoire commune, un souvenir collectif.

« Les Échos du passé » de Mascha Schilinski, douleurs fantômes

En voix off, on entend l’une de vos héroïnes dire : « Étrange d’avoir mal à quelque chose qui n’est plus là. » Comment cette déclaration éclaire-t-elle votre film ?

J’aime parler d’une douleur fantôme. Elle représente le leitmotiv de mon film. C’est une douleur qui se transmet de génération en génération comme une malédiction, mais que l’on n’arrive pas toujours à formuler, à exprimer par des mots. Les corps, eux, peuvent percevoir cette douleur qu’ils portent en eux, transmise par leurs ancêtres. C’est ce qui est terrible : la souffrance, même incomprise, se lègue.

Votre film oscille entre une esthétique naturaliste, avec des reconstitutions minutieuses de chaque époque, et des emprunts au film de genre, notamment à l’horreur. Cette maison de campagne, que l’on ne quitte pas pendant les quarante premières minutes du film, ressemble à une maison hantée…

Il y a quelque chose de cet ordre. Je tenais à cette atmosphère particulière, qui s’apparente aussi à de la claustrophobie. Nous avons écrit le scénario [avec sa coscénariste Louise Peter, ndlr] sur place, sur le lieu de tournage, pour nous imprégner de son essence, avec cette idée de traverser les époques pour mieux percevoir, intégrer cette ambiance un peu glauque. C’était très important de rester à huis clos pour faire ressentir la simultanéité des vécus, des ressentis. Mais que l’on saisisse aussi, dans un même mouvement, la nuance entre ces vécus. Certaines générations ont subi des drames, des choses profondes, quasi existentielles, marquées par la religion ; d’autres ont vécu des aventures plus profanes et légères.

Les Échos du passé
Les Échos du passé Photo © Fabian Gamper – Studio Zentral

Vous filmez plusieurs rituels funéraires, notamment cette tradition des portraits post-mortem, très répandue au XIXe siècle, où l’on photographiait les morts à côté des vivants, en leur faisant prendre des poses similaires. Pourquoi avoir mobilisé cette technique dans votre film ?

La représentation post-mortem m’a toujours fascinée. Nous avons tourné au fin fond de la campagne profonde. On s’est inspiré d’images, de documents historiques, à l’époque où la région était encore en République démocratique allemande, dans les années 1980. Mon équipe et moi, on s’est aperçu que dans cette région, souvent, les gens n’avaient même pas de quoi se payer un photographe pour immortaliser leur famille. Lorsqu’il y avait des décès, on demandait aux professionnels de ces techniques de capturer leurs morts comme des vivants. C’est une façon de se dire : mon corps continue de vivre. On ne perçoit plus la démarcation entre la fin de la vie et la mort.

Dans le film, le son précède l’image, le mixage annonce la catastrophe, le mal-être, la chute. Rien n’est dit par le dialogue, le traumatisme est inscrit dans les silences et les bruits. Est-ce ainsi qu’il faut comprendre le titre ?

J’ai vraiment pensé le son comme une anticipation des images. Le sujet fort du film, c’est le souvenir. Avec cet usage du son, je voulais créer un effet de décalage, de déplacement. Pour moi, toute la narration se déroule comme si, des décennies plus tard, des êtres revenaient sur terre, rétrospectivement, pour revivre le dernier moment de leur vie – ou le premier. Toutes les héroïnes du film se remémorent des instants cruciaux de leur existence, à travers celle de leurs ancêtres.

Mascha Schilinski
© copyright Fabian Gamper / Studio Zentral

Comment avez-vous pensé la structure mentale, extrêmement complexe, de votre film, avec ces sauts dans le temps, ces échos entre les époques, ces allers-retours, ces chocs et ces permanences ?

L’architecture du film était présente dans mon esprit dès l’écriture. Par contre, au moment du tournage, nous avons tourné certaines séquences sans savoir comment elles donneraient du sens, comment elles s’emboîteraient. C’est un travail qui s’est fait au montage, pour relier les images, les impressions, le dicible et l’indicible, créer un pont entre les images concrètes et celles qui relèvent du rêve. Ces personnages sont nos ancêtres, qui transmettent des flots d’images, même des idées. Je suis persuadée qu’inconsciemment, par associations, par lapsus, par actes manqués, nos ancêtres nous lèguent des choses invisibles.

Les Échos du passé de Mascha Schilinski, Diaphana (2 h 29), sortie le 7 janvier