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« Pourquoi pas ! » de Coline Serreau : l'histoire d'un film subversif et enterré

  • Tristan Brossat
  • 2022-06-24

Chaque mois, notre journaliste part à la recherche de films oubliés, devenus introuvables. Ce mois-ci, « Pourquoi pas ! » de Coline Serreau (1977), l’histoire d’une femme et deux hommes vivant librement une idylle bisexuelle et polyamoureuse. Ce film majeur, délicatement subversif et unanimement salué par la critique, a progressivement sombré dans l’oubli pour des raisons peu avouables. Enquête sur le combat d’un film pour exister.

Les Enfants du paradis, Les Diaboliques, Jules et Jim… Le cinéma français n’a pas attendu la fin des années 1960 pour bousculer la représentation du couple traditionnel et mettre en scène des triangles amoureux. Mais c’est un tout autre défi que souhaite relever Coline Serreau lorsqu’elle s’attaque, au milieu des années 1970, au scénario de son premier long métrage de fiction, Pourquoi pas ! Porté par le ménage à trois que forment Alexa, Louis et Fernand dans un pavillon de banlieue à l’écart des regards, le film lève le voile sur des questions auxquelles le cinéma français ne s’était pratiquement jamais confronté : la bisexualité et le polyamour.

Un sujet probablement trop sulfureux pour la commission de l’avance sur recettes du CNC – pourtant créée en 1959 par le ministre des Affaires culturelles André Malraux pour permettre à des films originaux difficilement finançables de voir le jour – devant laquelle Coline Serreau essuie deux refus. Déterminée, la réalisatrice expose son projet à Antoinette Fouque, l’une des pionnières du Mouvement de libération des femmes. Cette dernière lui remet une enveloppe d’argent en liquide, indispensable pour acheter les précieuses pellicules. Cette somme permettra à Coline Serreau de tourner le documentaire Mais qu’est-ce qu’elles veulent !, portraits de femmes d’origines sociales variées dont elle présente des extraits à la commission. Ce troisième oral, qui voit l’un des jurés menacer de démissionner si Pourquoi pas ! n’est pas aidé, sera le bon.

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De la lumière à l’ombre

À partir du 21 décembre 1977, ce trouple peut enfin vivre en toute liberté son amour sur les écrans des salles françaises. Il est subtilement incarné par Christine Murillo et Mario Gonzalez, qui feront de grandes carrières au théâtre, et Sami Frey, loin de ses rôles habituels de romantique ténébreux. Bien que le carcan patriarcal enserre toujours une société française loin d’avoir été totalement libérée par la révolution sexuelle de la fin des années 1960, la critique est en grande majorité élogieuse. Dans Le Monde, le prude Jean de Baroncelli ne voit aucun inconvénient à « bousculer la traditionnelle arithmétique sentimentale, et vivre à trois […] plutôt qu’à deux, si cette combinaison apporte à chaque partenaire la paix, l’équilibre et un surcroît de bonheur ». À la table du Masque et la plume de France Inter, le vénérable Georges Charensol, passant habituellement pour le rétrograde de service face à son contradicteur avant-gardiste Jean-Louis Bory, loue comme ses confrères la qualité et la drôlerie du film. Comme elle le résume dans l’émission de FR3 Ciné regards, le propos de Coline Serreau n’est pas de faire de ce ménage un exemple, ni de choquer en en montrant plus qu’il n’en faut. « La sexualité, ce n’est pas seulement l’acte sexuel », insiste-t-elle dans une émission d’Antenne 2 sur le thème « la femme et les valeurs affectives ».

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On se contente parfaitement des tendres embrassades collectives, filmées avec pudeur, entre Louis le musicien, Fernand l’homme de maison et Alexa, chargée de travailler à l’extérieur pour rapporter de l’argent. Ce qui n’empêche pas un journaliste d’attaquer violemment le film lors d’une conférence de presse, le jugeant « pornographique ». Plus tard, il expliquera en sanglots à Coline Serreau s’être senti obligé de s’opposer au film devant ses collègues pour ne pas être soupçonné de cautionner cette situation amoureuse qui était aussi la sienne. Le film reçoit de nombreux prix et bénéficie d’un bon accueil du public, aussi bien en France qu’à l’étranger (il restera six mois à l’affiche du cinéma Le Paris à New York). Mais la télévision de l’époque, qui n’est sortie du joug de l’ORTF qu’en 1975, ne semble pas encore prête à laisser cette utopie joyeuse et subversive pénétrer les foyers. FR3, qui avait accepté de financer une partie du film, se rétracte en apprenant qu’il y est question d’homosexualité. Non diffusé, éclipsé par le succès phénoménal d’un des films suivants de Coline Serreau, Trois hommes et un couffin (1985), Pourquoi pas !, moins feel-good, sombre progressivement dans un certain oubli. Dépourvue de scènes trop charnelles, qui participent parfois à la postérité des films libertaires, cette fiction comporte par ailleurs une part très sombre, à travers la famille névrotique de Louis et la séparation de Fernand avec ses enfants, imposée par son ex-femme, qui symbolisent la violence du monde extérieur contaminant le foyer.

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Christophel Sami Frey © Collection Christophel

L’aventure continue

Lorsque, en 2005, StudioCanal souhaite commercialiser un coffret DVD des films les plus connus de Coline Serreau, cette dernière impose à l’éditeur récalcitrant d’y inclure Pourquoi pas ! Si ce coffret est épuisé depuis longtemps, les quelques exemplaires toujours en circulation aujourd’hui sont proposés à des tarifs prohibitifs par des revendeurs tiers habitués à spéculer sur ce type de rareté. Contrairement aux autres films de Coline Serreau, et malgré son importance dans l’histoire du cinéma français, Pourquoi pas ! n’est disponible sur aucune plateforme par abonnement, ni en V.o.D. La cinéaste nous a expliqué être « trop prise par [son] travail de création » pour s’occuper de la visibilité de ce film. « Il reste bien sûr très important aujourd’hui, dans cette société toujours patriarcale. Mais, en tant qu’artiste, ce n’est pas mon rôle de gérer tout ça. »

Coline Serreau fait confiance aux autres, notamment à des cinéphiles passionnés qui ne peuvent se résoudre à voir cette œuvre disparaitre des écrans et des mémoires. C’est le cas d’Anne Delabre, programmatrice du 7e genre, ciné-club dont l’objectif est de « revisiter l’histoire du septième art au prisme des questions de genres et des sexualités minoritaires ». Un travail de longue haleine qui passe notamment par une visite annuelle au marché du film classique du festival Lumière de Lyon. Éprise de ce film depuis de nombreuses années, elle y croise un autre passionné de Coline Serreau, Stéphane Bouyer, fondateur de la société d’édition Le Chat qui fume, autorisée début 2021 à accéder au négatif pour restaurer Pourquoi pas ! Une projection unique peut ainsi être organisée fin mars 2022 à Paris, en présence de la réalisatrice et des acteurs, ovationnés par le public venu en nombre. Reste maintenant au Chat à convaincre les distributeurs de proposer plus largement cette belle copie en salles. Et surtout, après avoir démêlé l’écheveau complexe des différents droits, d’obtenir l’autorisation pour une exploitation vidéo, afin de l’éditer en Blu-ray, et ainsi d’assurer pour au moins quelques années la survie de cette œuvre précieuse.

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